
Manifeste « Habitons la France » - Contribution du Parvis au débat public (2027)
Avec « Habitons la France », nous souhaitons contribuer au débat public à l’approche de l’élection présidentielle française de 2027. Professionnels engagés et membres du collectif « Le Parvis », nous ne revendiquons ni l’autorité de l’expert ni le mandat de l’élu, mais le droit du citoyen de faire part de ses convictions. Les nôtres sont fondées sur des principes puisés dans la longue tradition de pensée sociale chrétienne. Ces principes de fraternité et d’attention au plus faible portent à nos yeux une espérance formidable pour mieux habiter la France. C’est en leur nom que nous interpellons aujourd’hui les Français et ceux qui se proposent de les représenter.
Manifeste
Nous avons gagné le monde et nous y sommes devenus étrangers. N’est-ce pas, alors que le débat politique s’oriente vers les élections du printemps 2027, ce que beaucoup de Français ressentent ?
Nous accumulons les moyens et nous perdons les fins.
Jamais les Français n’ont disposé d’autant d’espace, d’autant de temps ; finalement, jamais n’ont-ils eu accès à autant de possibilités. En deux siècles, notre rayon d’action quotidien a été multiplié par 131 : nous franchissons aujourd’hui en une journée des distances qu’un homme de 1800 ne parcourait pas en une semaine. Notre espérance de vie s’est allongée de plus de 20 ans en un demi-siècle2. Nous avons à portée de main 10 écrans par foyer 3, la totalité du savoir humain et la voix de nos proches à toute heure ; et voici que des machines, désormais dotées d’une intelligence artificielle aux capacités inouïes, apprennent à prédire et à décider à notre place.
Et pourtant, jamais peut-être les Français n’ont-ils si peu habité leur quotidien, leur quartier, leur pays. Car il y a un paradoxe au cœur de notre prospérité. Trop souvent, nous circulons sans rencontrer. Nous communiquons sans être présents. Nous accumulons les moyens et nous perdons les fins. Nous vivons plus longtemps, mais nous laissons nos jeunes sans racines et oublions le rôle que peuvent jouer nos aînés. Un Français sur quatre se sent seul4 ; plus d’un sur deux juge la société trop divisée5 ; moins de trois sur dix font confiance à ceux qui les gouvernent6. Ce ne sont pas là les symptômes d’un manque, mais d’une abondance mal ordonnée : nous avons multiplié les flux et désappris la présence.
À force de ne mesurer que l’argent, nous avons cessé de voir ce qui n’a pas de prix.
Ce malaise n’est pas d’abord matériel ; il est plus profond. La valeur des choses a été réduite à ce qui se compte et se monnaie. Le produit de nos richesses nourrit des statistiques sans saisir la générosité de ceux qui donnent sans compter ; il compte la transaction et néglige le don. À force de ne mesurer que l’argent, nous avons cessé de voir ce qui n’a pas de prix : le soin, la présence, le temps donné. Nous nous sommes habitués à voir en l’homme un consommateur, un profil de compétences, une ligne dans un bilan : partout le calcul, nulle part, ou trop peu, le visage. La personne, pourtant, toute personne, vaut, avant d’être utile : elle est une fin, et jamais un simple moyen. Une société qui l’oublie peut combler tous les besoins et, en même temps, passer à côté de l’essentiel.
Face à cette dispersion, la foi chrétienne propose une conviction simple et bouleversante : Dieu s’est fait homme pour nous montrer un chemin d’amour et d’espérance. Il choisit un lieu : Nazareth. Il choisit un temps : le sabbat offert, le jour gardé pour la gratuité et la rencontre. Il choisit des visages : le prochain blessé, l’étranger sur la route, le petit enfant. Il établit une alliance qui traverse les générations. La foi n’est pas une fuite hors du réel ; elle nous réapprend à habiter aux côtés de nos prochains et notamment des plus petits, des plus faibles d’entre eux.
Toute personne vaut avant d’être utile : elle est une fin, et jamais un simple moyen.
De ce regard, qui s’est traduit, dans sa reformulation politique, économique et sociale, par le vaste corpus de la doctrine sociale de l’Église, cinq groupes de travail animés par des chrétiens engagés, entrepreneurs, professions libérales, fonctionnaires, se sont réunis tout au long de l’année au sein du collectif du Parvis, accueilli par le Collège des Bernardins. Leur objectif était de réfléchir, en vue de l’élection présidentielle de 2027, à ce que nous pouvions affirmer et proposer face à ces immenses et rapides transformations anthropologiques. Avec le désir de prendre un pas de recul par rapport à la frénésie de l’actualité et de l’immédiateté de la communication politique, trop souvent adepte des mesures chocs ou des solutions économiques au détriment d’une réflexion sur les fondamentaux.
De ces échanges, nous avons tiré cinq convictions que nous proposons à la France de 2027.
La première concerne la relation à l’autre. Il n’y a pas de construction de l’être sans relation à l’autre, et nous n’advenons comme sujets que par elle. Quand ce lien s’abîme dès les premières années de vie — solitude des jeunes, déserts de la pédopsychiatrie, souffrance psychique qui touche 13 millions de Français chaque année 7, c’est la capacité même de faire société qui est atteinte à la racine et la santé mentale de chacun qui est à risque. Notre conviction : soigner la relation dès le premier âge, et accueillir l’étranger non comme une menace mais comme un visage, par des voies dignes et structurées, c’est soigner la cité tout entière.
La seconde concerne l’espace. Il n’est pas une surface à consommer mais un bien commun à partager. À mesure que la vitesse a dilaté nos distances, le lieu où nous vivons a cessé de suffire. On circule sans plus habiter nulle part, et la mobilité, promesse de liberté, est devenue pour les plus modestes une assignation : les uns condamnés à la route, à plusieurs heures de trajet pour un emploi mal payé, les autres relégués dans des bourgs ruraux qu’on ne peut plus quitter. Notre conviction : chacun a droit à une proximité habitable. Pouvoir vivre l’essentiel de son existence près de chez soi, à pied, sans dépenser une fortune, ni être réduit à une longue route quotidienne. Et les lieux que nous partageons — la place, l’école, le jardin — doivent être rendus au soin de ceux qui les habitent.
La troisième concerne le temps. Il n’est pas une ressource à optimiser mais un don à recevoir. Chaque heure que le progrès nous rend est si facilement absorbée par l’écran et la sollicitation qui ne nous laisse plus dormir ; et c’est d’abord le temps de l’enfance qui s’en trouve confisqué, happé par les images avant même l’âge de lire. Une société qui ne sait plus s’arrêter ne sait plus se rencontrer, ni transmettre le temps long. Notre conviction : sanctuariser le temps des enfants, retrouver le sens du repos, rendre au politique l’horizon des générations qui viennent, c’est rendre au temps sa valeur.
Une société qui ne sait plus s’arrêter ne sait plus se rencontrer, ni transmettre le temps long.
La quatrième concerne les âges de la vie. Il n’y a pas de société sans transmission entre les générations. Une nation qui laisse 4 millions de jeunes sous le seuil de pauvreté et réduit ses aînés à une ligne budgétaire a cessé de croire en elle-même. À cela s’ajoute la perspective inquiétante d’un modèle social fondé sur des équilibres démographiques d’un autre temps, à mesure que la natalité décroît. Notre conviction : aux deux extrémités de la vie, la même exigence. Celle de reconnaître que la dignité ne décroît pas avec les forces, que dépendre les uns des autres est la condition humaine même, et que rien ne se bâtit sans cette alliance.
Dépendre les uns des autres est la condition humaine même.
La cinquième concerne notre destin collectif. Aucun peuple ne tient sans projet partagé, enraciné dans la dignité de chaque personne, le souci du bien commun et le soin de la création. Or quatre fractures défont ce projet sous nos yeux : économique, lorsque 10 % des ménages détiennent la moitié du patrimoine 8 et que la naissance décide de l’avenir ; écologique, lorsque nous léguons à nos enfants un climat déréglé et une terre appauvrie ; civique, lorsque la défiance gagne et que le lien se délite ; spirituelle enfin, lorsque se perd le sens même d’un avenir commun. Notre conviction : refaire un peuple, c’est rendre à chacun une part du patrimoine commun et une prise réelle sur son destin, et réconcilier d’un même mouvement la justice entre les hommes et le soin de la maison commune.
Aucune machine, si puissante soit-elle, ne rendra ce monde habitable à notre place.
Il est temps d’une conversion du regard, qui revienne à ce qu’est fondamentalement notre humanité, plutôt que se perdre dans une liste de mesures techniques. C’est à cette conversion que nous appelons, croyants et incroyants, élus et citoyens, anciens et jeunes. Cesser de mesurer notre vie à sa vitesse et à son rendement ; la mesurer de nouveau à ce qu’elle nous permet d’habiter : un lieu, un temps, des visages, une histoire commune. Aucune machine, si puissante soit-elle, ne rendra ce monde habitable à notre place. Contre la logique des flux, l’ancrage ; contre l’indifférence, le soin ; contre l’absence, la présence. C’est ainsi, nous le croyons, que nous pourrons ensemble construire l’avenir de la France.
Collectif Le Parvis,
porté par Ombeline Gras, Marc Reverdin, Fatine Jabre, Lucie Robieux et Aude Saint-Paul.
leparvis@collegedesbernardins.fr
1 Statistique publique de l’énergie, des transports, du logement et del’environnement (SDES), Enquête mobilité des personnes 2019 ; J.— M. Beauvais, « Vitesse et étalement urbain ».
2 Institut national d’études démographiques (INED).
3 Rapport de la Commission d’experts — Enfants et écrans : à la recherche du temps perdu. 2024.
4 Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), 2025.
5 Ifop, 2025.
6 Baromètre Cevipof, 2025.
7 Croix-Rouge française, Santé mentale : Dans la tête des Français.
8 Oxfam, 2025.
Le groupe de réflexion Le Parvis travaille au sein du séminaire de recherche Gouverner autrement. Propositions citoyennes pour 2027.
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