
Hans Urs von Balthasar : comprendre sa pensée théologique
Découvrez Hans Urs von Balthasar, sa biographie, sa théologie et les grands thèmes de son œuvre : gloire, kénose et théodrame.
Hans Urs von Balthasar est l’une des grandes figures intellectuelles du XXᵉ siècle, dont l’œuvre se déploie à partir d’une synthèse singulière entre héritage germanique, spiritualité catholique, une immense culture théologique et une attention aiguë à l’expérience spirituelle. Formé d’abord à la germanistique et à la littérature plutôt qu’à la théologie, il développe une sensibilité profondément marquée par l’esthétique de Goethe et par les grands auteurs de la tradition allemande, comme Hölderlin. Cette base humaniste se trouve ensuite enrichie par l’influence déterminante reçue au sein de la Compagnie de Jésus, notamment à travers Erich Przywara et Henri de Lubac. Le premier lui transmet les conceptions de l’analogia entis (l’analogie entre Dieu et les créatures) comme outil privilégié du discours théologique, tandis que le second l’initie au courant de la « Nouvelle Théologie » par une redécouverte majeure de la patristique et du rapport des Pères de l’Église au monde. À cette formation s’ajoute la rencontre décisive d’Adrienne von Speyr, dont l’expérience mystique et la profondeur spirituelle marqueront durablement l’élaboration de sa pensée.
Ce contexte intellectuel place Balthasar au croisement des grands débats théologiques de son époque et nourrit une pensée organique, pour laquelle la philosophie est indispensable afin de mieux comprendre Dieu, le monde et leur rapport. Sa réflexion s’élabore dans un dialogue constant avec d’autres traditions théologiques : il reçoit beaucoup de Karl Barth, en particulier le renouveau de la théologie trinitaire et le recentrement christologique, tout en s’opposant, avec l’appui de Przywara, à son rejet de l’analogia entis. Elle se déploie également dans une opposition marquée au tournant transcendantal de Karl Rahner, qu’il estime trop centré sur la subjectivité humaine. Refusant toute réduction de la théologie à un rationalisme abstrait, il s’emploie à rétablir le lien vivant entre l’élaboration doctrinale et l’expérience spirituelle des saints. Il cherche ainsi à développer une métaphysique de l’être capable de rendre compte de la splendeur objective de la Révélation.
Ces postulats permet à Hans Urs von Balthasar d’interroger la « crise de l’Occident », qu’il interprète comme un processus de désenchantement du monde, laissant la théologie moderne « privée d’esthétique » face à la domination de la mentalité technico-scientifique. Sa démarche répond également au désir de «démanteler les bastions » d’un catholicisme replié sur lui-même, en puisant notamment dans la poésie française de Claudel, Péguy ou Bernanos, et en les diffusant largement, dans le monde germanique et ailleurs. En définitive, Balthasar apparaît comme un théologien profondément théocentré, attentif à préserver l’éclat de l’être, qui est au sens propre théo-logique, disant Dieu, face au positivisme et au nihilisme modernes. Son projet vise ainsi une intégration globale de la Révélation divine, capable d’embrasser l’ensemble de l’histoire et de la culture.
Cet article vise à vous donner des clés pour mieux comprendre Hans Urs von Balthasar et plusieurs de ses grandes conceptions théologiques.
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Biographie de Hans Urs von Balthasar
Hans Urs von Balthasar naît le 12 août 1905 à Lucerne, dans une famille suisse aisée. Très tôt, il révèle une sensibilité prononcée pour la musique et le piano, allant jusqu’à envisager un temps une carrière de chef d’orchestre. Il entreprend des études supérieures en littérature germanique et en philosophie à Vienne, Berlin et Zurich, qu’il conclut en 1929 par un doctorat consacré à l’eschatologie dans la littérature allemande moderne. Bien qu’il ne suive pas initialement un cursus théologique, une expérience spirituelle marquante vécue lors d’une retraite en 1927 le conduit à entrer dans la Compagnie de Jésus en 1929.
Sa formation religieuse, menée entre Pullach et Lyon, est profondément façonnée par l’influence de figures majeures comme Erich Przywara ou Henri de Lubac. Ordonné prêtre en 1936 par le cardinal Faulhaber, il refuse ensuite une chaire à l’Université pontificale grégorienne pour accepter, en 1940, la charge d’aumônier d’étudiants à Bâle. C’est dans ce cadre qu’il fait la rencontre déterminante de la médecin et mystique Adrienne von Speyr, dont il accompagne la conversion et dont il devient le directeur spirituel. Cette relation est décisive : Balthasar reconnaîtra lui-même qu’il n’aurait pas été le même théologien sans elle. L’expérience mystique d’Adrienne nourrit en profondeur sa pensée, notamment son sens de la contemplation, de la dimension mariale et dulien intime entre théologie et sainteté. De cette collaboration naissent la fondation de l’institut séculier de la Communauté Saint-Jean en 1945, puis celle de la maison d’édition Johannesverlag en 1947.
En 1950, Hans Urs von Balthasar prend la décision éprouvante de quitter la Compagnie de Jésus, celle-ci ne permettant pas la poursuite de son engagement auprès d’Adrienne von Speyr et du nouvel institut. Devenu prêtre séculier, il subsiste grâce à ses conférences et à ses travaux éditoriaux, tout en s’employant à faire connaître au public germanophone de grandes figures du catholicisme français, telles que Claudel ou Bernanos. Entre 1961 et 1987, il mène à terme la rédaction d’une œuvre monumentale en plusieurs volumes, communément appelée sa « Trilogie ». Cofondateur en 1973 de la revue internationale Communio, il reçoit de nombreuses distinctions, parmi lesquelles le prix Paul VI en 1984.Créé cardinal par le pape Jean-Paul II en mai 1988, il s’éteint brutalement à Bâle le 26 juin 1988, deux jours seulement avant la cérémonie officielle de remise de ses insignes.

Trois grands thèmes théologiques d’Hans Urs von Balthasar
La trilogie transcendantale
L’œuvre théologique de Hans Urs von Balthasar s’organise autour d’une vaste trilogie systématique, articulée selon les trois propriétés transcendantales de l’être : le beau, le bien et le vrai. En s’appuyant sur la parole du Christ — «Je suis le chemin, la vérité et la vie » — cet ensemble propose un déploiement cohérent et organique de la Révélation divine, conçu comme une réponse directe aux défis de la culture moderne.
Le premier ensemble, intitulé La Gloire (Herrlichkeit), publié en français sous le titre Gloire. Une esthétique théologique, élabore une véritable « esthétique théologique » centrée sur la catégorie du Beau. Balthasar y affirme que toute démarche théologique doit nécessairement débuter par la beauté, puisque Dieu se donne d’abord à connaître par le rayonnement libre et souverain de sa gloire. Cette approche s’attache à la perception de la« figure » (Gestalt) du Christ, archétype de l’évidence objective où la splendeur divine se rend accessible au regard de la foi.
Le second volet, La Dramatique divine (Theodramatik),aborde la question du Bien à travers l’agir de Dieu dans l’histoire. Délaissant la seule contemplation statique, il met l’accent sur l’action salvifique et sur la confrontation entre la liberté infinie de Dieu et la liberté finie de l’homme. C’est dans cette tension que se déploie le « théodrame » du salut, où la gloire révélée engage l’humanité dans une histoire marquée par une exigence éthique et dramatique.
Enfin, La Théologique (Theologik) se consacre au Vrai et au rapport ontologique unissant Dieu et le réel. Elle examine la manière dont le mystère divin peut être intelligible pour l’homme et formulé à travers un langage humain nécessairement limité. Pour Hans Urs von Balthasar, ces trois dimensions ne peuvent être dissociées : ce qui apparaît attire par sa beauté, ce qui se donne révèle sa bonté, et ce qui s’exprime manifeste sa vérité.
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La splendeur de la gloire chez Urs von Balthasar
Pour Hans Urs von Balthasar, toute démarche théologique doit nécessairement s’ouvrir par une réflexion esthétique, ce qui revient à affirmer la primauté de la révélation de la Gloire (Herrlichkeit). À rebours des approches qui placeraient d’abord au premier plan la vérité dogmatique ou l’efficacité de l’œuvre rédemptrice, il soutient que Dieu ne se manifeste pas en premier lieu comme un maître ou comme un sauveur, mais en lui-même, dans le rayonnement gratuit de son amour trinitaire. Cette gloire divine, exprimée par la beauté, se caractérise par la gratuité d’un amour qui saisit et émerveille celui qui s’y livre.
Cette lumière de la gloire de Dieu n’a cependant rien d’abstrait : elle se donne à voir à travers une « figure » (Gestalt) concrète et objective, seule à même de dévoiler le mystère de l’être. Le cœur de cette manifestation réside dans la personne du Verbe incarné, Jésus-Christ, en qui l’invisible de Dieu prend une forme historique à la fois saisissable et définitive. La reconnaissance de cette figure naît de la rencontre entre l’évidence objective de la splendeur du Christ et l’éveil subjectif du croyant, souvent exprimé par l’émerveillement ou le thaumazein ; cet émerveillement suscite un premier élan, qui constitue déjà l’un des commencements de l’expérience de foi.
Afin d’éclairer ce processus de reconnaissance, Balthasar recourt à l'analogie du nourrisson : de la même manière qu’un enfant accède à la conscience à travers le sourire de sa mère, l’être humain ne peut comprendre Dieu qu’en étant d’abord touché par une figure d’amour qui le précède. En définitive, la gloire ne se prouve pas par un raisonnement discursif ; elle s’impose par sa propre évidence à celui qui apprend à « voir la figure » du Verbe fait chair.
Le théodrame et la kénose
Pour Hans Urs von Balthasar, Dieu ne saurait être conçu comme un objet immobile ou figé, mais plutôt comme une réalité vivante dont l’essence se manifeste sous la forme d’un déploiement dramatique. Ce « théodrame » met enjeu la confrontation entre la liberté infinie de Dieu et la liberté finie de l’être humain, tout en trouvant son origine la plus profonde dans un drame intérieur à la vie même de la Trinité.
Le point central de cette vision réside dans la kénose intradivine, comprise comme un mouvement de dépossession totale par lequel chaque Personne divine se livre à l’autre dans l’amour. Le Père se donne complètement en communiquant toute sa divinité au Fils, instituant au cœur même de l’unité divine une altérité radicale qui rend possible la communion. Le Fils, en retour, répond par une action de grâce éternelle (eucharistia), se recevant intégralement du Père pour se redonner à lui, tandis que l’Esprit Saint jaillit de cette donation réciproque et en scelle l’unité tout en maintenant la distinction des personnes se donnant les unes aux autres. C’est cette communion dans l’altérité radicale qui permet, selon Balthasar, la possibilité de ce qui est radicalement autre que Dieu : d’une part, la création elle-même, mais d’autre part et sub contrario, le refus de Dieu, le mal et le péché.
Dans l’économie du salut, ce drame atteint son sommet à travers la catégorie de la substitution (Stellvertretung), essentielle pour exprimer l’engagement total de la Trinité. Le Christ meurt « à notre place »: il assume, pour nous en sauver, les conséquences du péché, sans pour autant déresponsabiliser la liberté humaine, puisque son acte demeure inclusif et appelle chacun à consentir à lui être configuré. Le Fils traverse ainsi une déréliction plus radicale que toute souffrance humaine, transformant, par sa « puissance impuissante », l’abîme du refus en un abîme de miséricorde.
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Conclusion
La pensée de Hans Urs von Balthasar est une tentative unique de rendre à la théologie toute son ampleur, en l’arrachant à la réduction rationaliste pour la réinscrire dans l’horizon total de l’être, de l’histoire et de la culture. En articulant le beau, le bien et le vrai autour du mystère trinitaire révélé dans le Christ, il propose une vision profondément unifiée de la Révélation, capable de répondre à la crise spirituelle de la modernité. Son œuvre demeure aujourd’hui encore une invitation exigeante à « voir » Dieu, non comme un concept abstrait, mais comme la splendeur vivante qui se donne à l’homme, devient son lieu, sa vie et son unique demeure.
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