Henri de Lubac, théologien du désir de Dieu

Découvrez comment le théologien Henri de Lubac vous éclaire sur le désir de Dieu, la grâce et les impasses de l’humanisme athée.

Publié le
9/6/26
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Henri de Lubac (1896-1991), jésuite, cardinal de l’Église catholique, est sans doute l’une des voix théologiques les plus marquantes du XXe siècle, qui a développé son œuvre au croisement des crises spirituelles, culturelles et politiques qui ont façonné son époque. Son parcours s’enracine à travers des événements historiques majeurs. La Première Guerre mondiale, qu’il vécut au front, bouleversa durablement sa manière de comprendre la foi : face à des compagnons dépourvus de culture chrétienne, il constata la faiblesse d’arguments purement rationnels lorsqu’ils ne rencontrent aucun désir intérieur de Dieu. Cette prise de conscience, plus profonde encore que ses blessures de guerre, l’orienta vers une théologie attentive à la dimension existentielle de l’homme. Son engagement dans la résistance spirituelle au nazisme, lors du second conflit mondial, renforça ce discernement en l’opposant à une idéologie qui déshumanisait la personne.

Sur le terrain intellectuel, Henri de Lubac évolue dans un environnement théologique alors dominé par un néo-thomisme hérité du XIXe siècle. La théologie courante reposait largement sur des interprétations scolastiques secondaires, au détriment des textes sources (ou primaires). Avec d’autres théologiens de son temps, il participe au mouvement de « renouveau théologique » qui encourage un retour aux Pères de l’Église et une lecture directe des grands auteurs médiévaux. Cette démarche cherchait à dépasser les oppositions héritées de la modernité, notamment le divorce entre raison et vie spirituelle. Influencé par Maurice Blondel, Henri de Lubac s’applique à repenser le lien entre l’homme et Dieu en refusant aussi bien l’autosuffisance humaine prônée par l’humanisme athée que l’idée d’une nature pure et fermée sur elle-même. Son œuvre se développe ainsi comme une recherche constante d’unité, montrant que la nature humaine possède une orientation essentielle vers Dieu, tandis que la grâce demeure un don absolument gratuit.

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Henri de Lubac : Itinéraire d'un théologien au cœur des tourmentes du XXe siècle

Henri de Lubac est né à Cambrai le 20 février 1896. Il grandit dans une famille fortement imprégnée de tradition catholique et attentive aux questions sociales. C’est un milieu un milieu républicain et opposé à l’Action française (principal mouvement royaliste du XXe siècle). Après des études au lycée Saint-Marc à Lyon et au collège jésuite de Mongré, il entre dans la Compagnie de Jésus en 1913, effectuant son noviciat en Angleterre en raison des lois anticongréganistes en vigueur et de l’hostilité des gouvernements de la Troisième République.

La Première Guerre mondiale interrompt sa formation : mobilisé, il combat notamment à Verdun et fut grièvement blessé en 1917, conservant toute sa vie des séquelles et de violentes migraines. L’expérience des tranchées joue un rôle décisif dans l’évolution de sa pensée, lorsqu’il constate que les démonstrations intellectuelles de l’existence de Dieu restaient sans écho chez un compagnon d’armes dépourvu de références chrétiennes. Cette prise de conscience marque son approche future de la théologie, attentive au désir intérieur de Dieu et à la dimension affective de la foi. Démobilisé en 1919, il reprend ses études, se plongeant dans la philosophie à Jersey et la théologie à Ore Place puis à Fourvière, et fut ordonné prêtre en 1927. Durant ces années, il se forme sur le thomisme et fut profondément influencé par Pierre Rousselot et Maurice Blondel.

En 1929, Henri de Lubac devient professeur de théologie fondamentale à la faculté catholique de Lyon, puis enseignant en théologie des religions. Son premier ouvrage, Catholicisme, les aspects sociaux du dogme (1938),connait un rayonnement international. En 1941, il participe avec Jean Daniélou à la fondation de la collection Sources chrétiennes, qui renouvelle en profondeur les connaissances en matière d’études patristiques. Sous l’Occupation, il prend part à la résistance spirituelle au nazisme et contribue à la création des Cahiers du Témoignage chrétien. Menacé par la Gestapo, il doit se cacher, tout en poursuivant l’écriture d’ouvrages majeurs comme Corpus Mysticum et Le Drame de l’humanisme athée, publiés en 1944.

L’après-guerre est pour lui une période difficile. La parution de Surnaturel en 1946 suscite de vives controverses et l’associe à la « Nouvelle Théologie » dénoncée par le dominicain Garrigou-Lagrange. En 1950, il est écarté de l’enseignement et de la publication théologique, dans un climat rendu plus pesant encore par l’encyclique Humani generis, perçue comme une mise en cause de ses positions. Contraint de quitter Lyon pour Paris, il poursuit néanmoins ses travaux sous contrôle romain et publie Histoire et Esprit, des études sur le bouddhisme, ainsi que Méditation sur l’Église, ouvrage largement diffusé par Mgr Montini, futur Paul VI. À partir de 1956, il commence à être réhabilité, reprend son enseignement, et est élu en 1958 à l’Académie des sciences morales et politiques.

Sa reconnaissance est pleinement rétablie lorsque Jean XXIII le nomme expert pour la préparation du concile Vatican II en 1960. Son influence s’exerce sur plusieurs textes conciliaires, notamment Lumen Gentium, Dei Verbum et le futur Gaudium et Spes, sur lequel il travaille avec Monseigneur Karol Wojtyła. Après le Concile, il commente activement ses documents tout en exprimant ses préoccupations devant certaines interprétations qu’il juge infidèles à l’esprit conciliaire. Il participe en 1975 à la fondation de la revue Communio, engagée dans la défense d’une herméneutique (science de l'interprétation des textes) de la continuité.

En 1983, Jean Paul II consacre définitivement sa réhabilitation en le créant cardinal, lui permettant de rester prêtre sans recevoir la consécration épiscopale, conformément à son souhait. Henri de Lubac passe les dernières années de sa vie à Paris, où il est pris en charge par les Petites Sœurs des Pauvres à partir de 1986, après avoir été à moitié paralysé. Il s’éteint le 4 septembre 1991, laissant une œuvre majeure au cœur du renouveau théologique du XXe siècle.

Henri de Lubac (à gauche), l'année de son ordination (1927)

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Trois grands thèmes théologiques d’Henri de Lubac

La doctrine du désir naturel et la question du surnaturel chez Henri de Lubac

La réflexion d’Henri de Lubac sur le désir naturel de Dieu et sur la question du surnaturel, développée notamment dans Surnaturel. Études historiques (1946), constitue un tournant décisif dans la théologie du XXe siècle. Son travail vise à éclairer la relation entre nature humaine et grâce divine, en montrant que la destinée de l’homme ne peut être comprise sans son orientation intrinsèque vers Dieu. Selon Lubac, l’être humain, créé à l’image de Dieu et donc capax Dei, porte en lui un désir constitutif qui le met en mouvement vers son Créateur. Cette orientation n’est pas facultative : elle appartient à la structure même de l’esprit humain.

Une telle perspective rompt avec une théologie extrinséciste alors dominante, fondée sur l’idée de « nature pure », séparant strictement nature et grâce. Henri de Lubac estime que ce concept, élaboré tardivement, déstabilise l’équilibre de la pensée chrétienne en présentant l’homme comme autosuffisant, livré à une compréhension réductrice de lui-même et susceptible de dériver vers une anthropologie sécularisée. Il relie plus tard ces dérives à l’émergence de formes modernes d’athéisme, qu’il analysera dans Le Drame de l’humanisme athée.

Pour autant, l’affirmation du désir naturel de Dieu ne conduit pas Henri de Lubac à nier la gratuité absolue de la grâce. Ce désir est pour lui un desiderium naturale sed inefficax : un élan réel vers Dieu mais incapable par lui-même d’atteindre la vision surnaturelle. L’homme attend Dieu, mais ne peut se donner ce qu’il espère. En insistant à la fois sur la structure théologale de la nature humaine et sur le caractère entièrement libre du don divin, Henri de Lubac propose une relecture de saint Thomas d’Aquin éclairée par la tradition augustinienne notamment, ouvrant la voie à un profond renouvellement de la compréhension chrétienne de la vocation humaine.

L’ecclésiologie mystique et la catholicité du dogme

L’ecclésiologie d’Henri de Lubac s’enracine dans une vision mystique et patristique de l’Église, qu’il cherche à recentrer sur la «catholicité du dogme ». Dès 1938, avec Catholicisme, les aspects sociaux du dogme, il met en lumière le caractère intrinsèquement social, historique et intérieur du christianisme, ce qui donnera à son œuvre une portée internationale. Pour Henri de Lubac, la catholicité appartient au cœur même du mystère ecclésial : elle ne désigne pas seulement l’universalité géographique, mais une réalité profonde, structurante et vivante. Le dogme est social par essence, car les sacrements créent une communion entre les hommes et avec Dieu au sein de l’Église. La personne humaine, dans son caractère unique, ne peut être comprise qu’en relation avec l’universel, c’est-à-dire avec la dimension catholique ordonnée au Dieu trinitaire.

Dans Méditation sur l’Église (1953), l’un de ses ouvrages majeurs, Henri de Lubac privilégie cette compréhension mystique et théologique de l’Église, reléguant au second plan les aspects juridiques parfois mis en avant à son époque. Il y rappelle que l’Église est le sacrement du Christ, chargée de l’annoncer, de le rendre visible et de le communiquer à tous. Sa mission et sa raison d’être se trouvent entièrement du côté du Christ, qui demeure la source et le centre de toute vie ecclésiale.

Cette conception s’exprime de manière particulièrement puissante dans Corpus mysticum (1944), où il développe l’idée que « l’Église fait l’Eucharistie et l’Eucharistie fait l’Église ». Cette articulation entre Eucharistie et communauté ecclésiale influence profondément les travaux du concile Vatican II, en particulier la constitution Lumen Gentium. Pour Henri de Lubac, la foi chrétienne reste inséparable de la vie de l’Église et du mystère de sa catholicité, qui fonde l’unité et la vocation spirituelle du peuple de Dieu.

La critique de l’humanisme athée

Parmi les apports philosophiques majeurs d’Henri de Lubac figure sa critique de l’athéisme moderne, développée de manière particulièrement approfondie dans Le Drame de l’humanisme athée, rédigé en 1944 durant la Seconde Guerre mondiale. Dans cet essai, qu’il considère comme l’un de ses travaux les plus importants, il étudie les fondements philosophiques d’un athéisme qu’il qualifie de positif, organique et constructif, distinct de l’athéisme traditionnel. Henri de Lubac y analyse les pensées de figures telles que Ludwig Feuerbach, Karl Marx et Friedrich Nietzsche. Il y distingue deux orientations philosophiques dominantes : d’une part, le positivisme d’Auguste Comte, et d’autre part l’attitude du soupçon incarnée par Feuerbach et Nietzsche, qui réduisent la religion à une projection de l’homme ou annoncent la « mort de Dieu » pour permettre l’avènement du Surhomme.

Selon Henri de Lubac, cet humanisme athée, en voulant construire l’homme sans Dieu ou contre lui, conduit inévitablement à une impasse. L’idée d’une autosuffisance de la nature humaine lui paraît illusoire et source d’appauvrissement : privée de sa vocation spirituelle, la nature humaine se trouve réduite à un objet du monde, enfermée dans une vision sécularisée et intramondaine de l’existence. Il voit dans ce mouvement une cause majeure de la dérive vers une anthropologie sans transcendance. Pour répondre à cette tendance, Lubac fait appel à la figure de Dostoïevski, qu’il présente comme un contrepoint prophétique à Nietzsche : tandis que Nietzsche se tourne vers « l’homme devenu dieu », Dostoïevski montre la voie du « Dieu fait homme ». Pour le théologien, seule la transcendance divine sauvegarde la grandeur de l’homme et lui permet de retrouver sa profondeur dans l’adoration. Il prolongera ces analyses dans Athéisme et sens de l’homme (1968), en dialogue avec la constitution conciliaire Gaudium et Spes.

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Conclusion

Figure centrale du renouveau théologique du XXᵉ siècle, Henri de Lubac apparaît comme un passeur entre la tradition chrétienne et les interrogations profondes portée par la modernité. Son itinéraire, marqué parles guerres, les controverses doctrinales et son rôle décisif au Concile Vatican II, témoigne d’une recherche constante d’unité : unité entre la nature humaine et la grâce, entre l’Église visible et son mystère, entre la liberté de l’homme et la transcendance de Dieu. À travers ses études sur le désir naturel de Dieu, sa vision ecclésiologique fondée sur la catholicité du dogme et sa critique rigoureuse de l’humanisme athée, il contribue à redonner vigueur à la pensée chrétienne en l’enracinant plus profondément dans la Révélation et les Pères de l’Église.

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