Exposition Eaux vives : art et science au service du vivant

Que peuvent se dire une artiste, une océanographe et un bioacousticien ? Réunis autour de l’exposition Eaux Vives, ils racontent comment l’eau a façonné leur travail et leur rapport au vivant. Une invitation, à leur suite, à se mettre à l’écoute de l’eau.

Publié le
10/9/26
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Caroline Desnoëttes, Virginie Thierry et Olivier Adam partagent une même conviction : l’eau est essentielle à l’humanité, mais nous avons fini par oublier à quel point nous en dépendons. Dans des vies pressées et largement urbaines, nous la réduisons souvent à l’eau du robinet, jusqu’à ce qu’une crue ou une sécheresse nous rappelle sa puissance. Avec son exposition Eaux Vives, Caroline Desnoëttes remet l’eau au centre de notre attention. Au Collège des Bernardins, ce geste prend une résonance particulière : dans la Genèse déjà, l’eau est là avant toute chose, matière première d’un monde encore à naître1.

Virginie Thierry, océanographe, étudie l’océan grâce aux données transmises en temps réel par près de 4 300 instruments autonomes, les flotteurs Argo, répartis de manière homogène sur l’ensemble des océans du globe. Olivier Adam, bioacousticien, écoute les cétacés pour mieux comprendre leurs comportements et leurs modes de communication. Caroline Desnoëttes, artiste fascinée par le vivant, a imaginé une œuvre monumentale, composée de 2 000 m² de papier. Pour la concevoir, elle s’est nourrie de ses échanges avec les chercheurs, des chants de cétacés et des mouvements de l’océan révélés par les flotteurs Argo. Aux Bernardins, leur dialogue nous ramène à une évidence : l’eau est une condition de nos existences, bien avant d’être une ressource.

Un autre regard sur l’eau

Parce qu’elle fait partie de notre quotidien, l’eau nous semble familière, au risque de ne plus vraiment attirer notre attention. Dans votre travail, qu’est-ce que vous voyez dans l’eau que nous ne remarquons pas ? Et qu’aimeriez-vous que l’on regarde autrement ?

Caroline Desnoëttes – Avec chaque goutte d’encre et chaque goutte de papier qui compose Eaux Vives, j’ai cherché à rendre perceptible l’eau qui se métamorphose en permanence, du ciel aux abysses : cascade déferlante, eau profonde, rivière volante ou glacier flottant. Lorsque je trempe mes pinceaux dans l’eau, je n’oublie pas qu’elle a été nuage, pluie, glace, eau vive ou océan traversé par le chant des baleines. Je n’oublie pas que nous sommes une part de ces eaux vives, que nous sommes nés dans l’eau, qu’elle nous compose, que nous dépendons d’elle et que nos destins sont liés. Ainsi, chacune des 60 000 gouttes de papier qui constitue l’œuvre est importante et unique, mais chaque goutte fait aussi partie d’un tout monumental. C’est cela que j’ai cherché à transmettre aux visiteurs : un regard qui porte à la fois sur l’immensité du vivant et sur chacune des gouttes qui le constitue. Chaque goutte d’eau contient des traces de tout ce qu’elle a vécu et traversé. Et si l’on songe qu’il y a, dans chaque goutte, autant de molécules d’eau qu’il y a de gorgées d’eau douce sur la Terre entière, alors nous avons de quoi nous émerveiller durablement !

Eaux Vives, Carolines Desnoëttes, détail.

 

Virginie Thierry – Nous ne nous en rendons pas forcément compte, mais l’océan est au cœur de nos vies ! Que nous habitions à Paris, à Brest ou en Bourgogne, nous sommes sur une même planète, avec un même océan qui nous relie. Ce n’est pas une formule poétique, mais une réalité scientifique : l’océan régule le climat terrestre dans son ensemble, sans lui nous ne pourrions pas vivre à certaines latitudes. Au quotidien, j’étudie les masses d’eau, les températures et les courants, parce qu’ils nous fournissent des informations cruciales sur le climat et sur la façon dont l’océan redistribue la chaleur entre les zones tropicales et les zones polaires. Cela va même plus loin, puisque l’océan absorbe plus de 90 % de la chaleur en excès et un quart du CO2 liés aux activités humaines. Il joue un rôle crucial de modération du changement climatique. Au-delà de ce qui concerne mon travail, il ne faut pas non plus oublier que l’océan est aussi une source de biodiversité et de nourriture, un espace d’échanges entre les peuples, un espace de loisirs, de bien-être, de beauté et de poésie. L’océan nous touche et nous concerne tous, même si nous en sommes éloignés.

 

Olivier Adam – On se représente parfois l’océan comme un espace immense, vide et silencieux. La réalité est très différente ! Il faut dire que la découverte des sons dans l’océan est récente, puisqu’elle commence à la Seconde Guerre mondiale avec la détection des sous-marins et des bateaux à distance. Depuis, on a découvert une grande variété de bruits, qu’il s’agisse du grincement des icebergs, du fourmillement du krill ou des activités portuaires. Tous ces sons ouvrent des champs de recherche à part entière : comment surveiller les volcans, comprendre le langage des cétacés ou limiter l’impact du bruit des activités humaines sur les animaux marins ?

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Quel est le rôle de l’émerveillement dans votre travail ?

O.A – J’ai eu l’occasion d’évoquer les domaines de recherche autour des sons sous-marins, mais ce qui m’a tout d’abord motivé, c’est la beauté des sons des cétacés. J’ai commencé ma vie professionnelle par une thèse en informatique, et je me suis retrouvé à enregistrer un cachalot au large de Gibraltar. J’ai été extrêmement surpris : j’ai découvert un monde entièrement sonore, façonné par l’absence de lumière. Si je travaille aujourd’hui sur les cétacés, c’est d’abord parce que cela me passionne. Sans cette émotion, je pourrais tout aussi bien travailler sur les klaxons de voiture. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à ressentir cet émerveillement, lorsque je pars en expédition avec d’autres scientifiques, pourtant habitués à observer des cétacés, nous crions tous de joie à l’apparition d’une baleine. Lorsque j’étais à l’école, on nous disait que les sciences exigeaient de se détacher de ses émotions, d’adopter un œil aussi froid et désengagé que possible afin d’interpréter les résultats sans être biaisé. Je pense aujourd’hui que ce détachement est non seulement impossible, mais qu’il n’est pas souhaitable.

 

V.T – Mon travail est né d’une véritable fascination pour le fonctionnement de la planète. Plus jeune, j’ai lu un numéro de Sciences et Avenir qui parlait de l’océan planétaire et de phénomènes physiques comme les courants marins qui forment une grande boucle de circulation à l’échelle globale reliant tous les océans entre eux. Voir ces courants océaniques à travers le déplacement d’un flotteur Argo du Pacifique à l’Atlantique et comprendre que ces courants façonnent le climat de notre planète est passionnant ! Mais cette fascination n’est pas seulement scientifique. L’océan exerce aussi sur chacun de nous une fascination esthétique : les couchers de soleil, la couleur de l’eau nous touchent tous. Les sujets d’étude scientifique sont aussi source de beauté. Lors d’une expédition, une collègue me montrait par exemple ses observations de plancton, de phytoplancton et de zooplancton : les images étaient extraordinaires.

 

C.D – L’émerveillement est primordial, c’est une énergie essentielle à mon inspiration. Le déploiement du merveilleux, du microcosme au macrocosme, me fascine et m’interroge depuis mon enfance. L’eau est un sujet inépuisable d’émerveillement, on peut penser par exemple aux mammifères marins, c’est extraordinaire ! Ils font écho à notre propre histoire : nous aussi nous commençons notre vie dans l’eau. Nous sommes alors minuscules, alors que les baleines comptent parmi les plus grands animaux de la planète. Questionner ainsi le monde et se laisser guider par le sensible est au cœur de mon travail, qui se nourrit aussi de l’émerveillement de scientifiques tels que Virginie et Olivier.

Art et science en dialogue

Caroline Desnoëttes, comment passe-t-on d’une donnée scientifique à un dispositif artistique ?

C.D – Je considère les données scientifiques comme matière à créer, un médium qui intègre l’œuvre pour évoquer sensiblement le vaste maillage du vivant. Mais il s’agit avant tout de rencontres humaines et de domaines d’attentions partagés. Depuis une dizaine d’années, je collabore avec des scientifiques et j’ai décidé de poursuivre ces échanges fertiles et ô combien inspirants. Pour Eaux Vives, j’ai d'abord cherché à reproduire l’expérience d’un rayon de soleil qui avait traversé l’œuvre alors que je travaillais dessus. C’est ainsi qu’est née l’idée de traduire les graphes de Virginie, issus de données océanographiques majeures, en lumières douces qui se diffusent à travers l’œuvre. Parmi les nombreux graphes qu’elle m’a transmis, j’ai retenu ceux qui produisaient l’effet recherché : l’un d’eux, tout aussi intéressant sur le plan scientifique mais trop plat visuellement, a ainsi été écarté. À cette succession de lumières, j’ai associé un chant choral composé à partir d’enregistrements de cétacés que m’a confiés Olivier. Puisque ces voix sont rares, je ne voulais pas qu’elles soient diffusées en continu durant l’exposition, mais plutôt par intervalles. Je ne voulais pas non plus en choisir une, j’ai décidé d’en réunir dix : un chœur que vous n’entendrez jamais dans la nature, puisque ces cétacés ne vivent pas du tout dans les mêmes zones maritimes !

Caroline Desnoëttes dans son atelier © Fabrice Gaboriau

Olivier Adam et Virginie Thierry, en tant que scientifiques, pourquoi travailler avec des artistes ?

O.A – En France, les projets art-science dans les universités sont parfois critiqués. On en parle beaucoup mais il y en a finalement très peu, et certains considèrent que les scientifiques perdent leur temps avec les artistes, ou que les artistes ne peuvent pas comprendre le langage des scientifiques. Personnellement, je crois en ces projets parce que mon expérience avec les artistes m’a prouvé que le dialogue pouvait être extrêmement fécond. Il faut pouvoir rejoindre les gens dans ce qui les intéresse et ce qui les touche : l’art est un excellent vecteur, et parler des cétacés comme je le fais est également un relais efficace. C’est un peu mystérieux, mais les humains ont une empathie naturelle envers les cétacés. Nous n’avons pas le même rapport avec les serpents, par exemple. De la même manière, l’art intervient sur le terrain de la sensibilité. Beaucoup d’artistes ont été influencés par les chants des cétacés. Kate Bush ouvre par exemple Moving avec des chants de baleines à bosse, et le groupe français Gojira a composé Flying Whales. Je mets volontiers des sons à disposition des artistes. Certains préfèrent ne rien savoir pour garder leur première interprétation, d’autres veulent connaître l’espèce, l’origine et le contexte du son pour se l’approprier. Caroline appartient à cette seconde catégorie. Nous avons noué une véritable collaboration, sur un pied d’égalité. Alors que l’humain est naturellement centré sur les images, le son est formidable pour amplifier ce que l’on voit et déployer l’imaginaire.

V.T – Je vois des graphes tous les jours et ils ont pour moi un sens physique très concret, mais lorsque Caroline les met en lumière, ils prennent une autre dimension. C’est un travail essentiel parce que certaines personnes sont sensibles aux chiffres et aux données, quand d’autres sont davantage touchées par l’art et la beauté. Comme l’a dit Olivier, il est important de pouvoir rejoindre tout le monde selon la sensibilité de chacun, en passant aussi par l’imagination et le rêve. C’est exactement ce que permet l’art, et c’est ce dont nous avons tous besoin.

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En échangeant au sujet de cette exposition, avez-vous remarqué des similitudes entre le travail artistique et le travail scientifique ?

C.D – Certainement, je perçois une communion d’esprit curieux avec le même appétit de savoir, de comprendre, de chercher et de partager. Devant la complexité et la beauté du monde, nous partageons le même sentiment de fascination et d’humilité. Sans tout cela, nous ne pourrions pas faire notre travail ! Nous pourrions tous les trois parler pendant des heures de nos recherches.

 

V.T – En effet, nous sommes fascinés par des choses différentes et nous utilisons des outils différents, mais nous partageons la même sensibilité au monde et la même volonté de questionner ce qui nous dépasse : le système Terre et le vivant. Lorsque j’observe les flotteurs Argo, je suis fascinée de voir leur trajectoire et l’influence des phénomènes physiques. Caroline doit avoir une fascination comparable pour la lumière, la couleur ou la beauté. Dans nos pratiques, on retrouve le même processus d’interprétation de ce que nous observons, mais qui aboutit à des résultats très différents car nos regards et nos approches ne sont pas les mêmes.

 

O.A – Je partage tout à fait ce constat sur la manière dont nous observons et interprétons le monde. J’ai déjà embarqué avec un musicien, Rone, pour observer des baleines. Nous avons vu et entendu les mêmes choses, mais j’en ai tiré un article scientifique, et Rone en a tiré un album, Megaptera. Les résultats sont très différents, mais le point de départ est le même : ce que nous avons observé a-t-il un sens, et si oui, lequel ?

S’inspirer de l’eau pour penser le monde

L’eau est au cœur de nombreux récits essentiels de l’humanité, autant source de vie que de destruction. Quels récits vous ont particulièrement marqués et ont pu influencer votre travail ?

O.A – À l’adolescence, j’ai regardé tous les films de Cousteau qui passaient à la télévision avec mon frère. Plus récemment, je lis avec beaucoup d’intérêt ce qui paraît sur les cétacés, en particulier dans le domaine de la fiction, qui permet une liberté que les scientifiques n’ont pas. Je pense par exemple à l’Éloge de la baleine de Camille Brunel2,ou Comment parler baleine de Tom Mustill3. J’ai aussi vu La Zone indigo au théâtre, de Mélody Mourey, que j’ai trouvée remarquable4. Ces œuvres vont au-delà du regard scientifique, notamment par la philosophie, c’est passionnant. En revanche, je ne suis pas un grand admirateur de Moby Dick d’Herman Melville5. Cette relation entre un humain et un non-humain qui dégénère en un conflit, un combat d’ego dans lequel l’un doit gagner et l’autre perdre, je trouve cela absurde. Quand je vois qu’un film récent comme Englouti met encore en scène un cachalot qui avale un humain, je me dis qu’en 2026, nous avons encore des progrès à faire6.

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V.T – D’une part, il y a cet exemplaire de Sciences et Avenir qui a été au fondement de ma vocation pour l’océanographie. D’autre part, la fiction a aussi nourri mon rapport à l’océan, je pense par exemple aux bandes dessinées Tintin. Dans Le Trésor de Rackham le Rouge, la quête d’un trésor, la navigation, l’observation des fonds marins, c’est l’aventure7 ! Cela fait écho à ce qui me passionne dans mon travail, la découverte, l’exploration. Je rentre d’un mois et demi en mer et Olivier va bientôt partir lui aussi, ce contact avec le terrain est essentiel pour nous. J’ai également été marquée par un travail autour du philosophe grec Héraclite et de son « Panta rhei », c’est-à-dire « Tout coule ». Héraclite nous parle d’un fleuve qui reste le même alors que l’eau change constamment en s’écoulant. C’est aussi ce que j’observe, entre cycles saisonniers, tendances de court terme et tendances de long terme : toujours le même océan, mais chaque jour différent.

C.D – Dans les grands récits de civilisation, l’eau, qu’elle soit salée, douce ou sacrée, est toujours une force ambivalente et spectaculaire, du déluge à l’eau miraculeuse ! Mais ce sont les récits sensibles d’observations délicates de l’eau qui me touchent et m’inspirent. Il y a par exemple l’Histoire d’un ruisseau d’Élie Reclus, qui s’ouvre avec cette phrase extraordinaire : « L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini8. » Presque quatre siècles plus tôt, Léonard de Vinci partageait cette observation dans ses notes : « Telle, unie à elle-même, elle tourne en une continuelle révolution. (..) Elle n’a rien à soi, mais s’empare de tout, empruntant autant de natures diverses que sont divers les endroits traversés9. » George Sand aussi, que nous connaissons comme femme de lettres, a beaucoup observé la nature et a correspondu avec les plus grands scientifiques de son temps. Dans Ce que dit le ruisseau, elle lui prête cette formule que j’ai relue un nombre incalculable de fois : «  Tout me nourrit, même ton haleine, et je nourris tout, même ta pensée10 ! » En lisant cela, comment ne pas être inspiré, comment ne pas s’émerveiller de la présence de l’eau ?

Eaux Vives, Caroline Desnoëttes, détail.

Vous parlez à la fois de sérieux enjeux environnementaux et de poésie, de contemplation. Comment transmettez-vous un message qui réconcilie ces deux dimensions ?

C.D – Cette œuvre nous invite à ne pas oublier d’où nous venons et à nous souvenir que nous faisons partie d’un tout vivant qu’il faut chérir, c’est en somme une belle histoire d’amour aquatique ! En travaillant l’œuvre, je me suis remémorée qu’enfant je pensais que les étoiles de mer venaient du ciel, tombées sur terre comme la pluie ! L’eau a une dimension magico poétique et j’espère que l’œuvre, avec ces résonnances scientifiques, ravivera nos capacités d’émerveillement, de contemplation, d’attention et de responsabilité.  

 

V.T – En ce qui concerne le ton du message, je pense qu’il n’est plus nécessaire d’être alarmiste. Il y a quelques années nous avions besoin de prendre conscience du problème, mais aujourd’hui la réalité parle d’elle-même. Il suffit de vivre les canicules successives de cet été pour comprendre la réalité du changement climatique. Nous avons besoin de sortir du catastrophisme et d’agir. C’est pour cela que c’est intéressant de travailler avec des artistes. Pour qu’il y ait un passage à l’action, il faut une motivation viscérale, émotionnelle. C’est cette émotion qui permet de faire tomber la distance que nous maintenons avec le problème même si nous le comprenons intellectuellement. Faire venir les eaux en plein Paris, comme le fait Caroline, c’est rappeler jusque dans nos vies urbaines combien nous dépendons de la nature.

 

O.A – Sensibiliser le grand public est important, mais si l’on veut que les choses changent concrètement, il faut aussi agir auprès de ceux qui prennent les décisions. C’est une grande partie de mon travail. Avec le Collectif national sur le bruit sous-marin, nous étudions la pollution sonore et conseillons le gouvernement. J’accompagne aussi certains acteurs industriels pour réduire leur impact, par exemple lors de travaux portuaires à proximité des cétacés. Il ne faut pas oublier non plus les militants, qui ont besoin de données scientifiques pour défendre leurs dossiers.

 

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Dans la Bible, les eaux vives sont source du Salut autant que matière de la création. L’eau est-elle pour vous un moyen d’accéder à quelque chose qui vous dépasse ?

O.A – Depuis que je travaille sur le vivant et la nature, mon regard et ma démarche, intellectuelle comme personnelle, ont changé. Je suis né et j’ai grandi à Paris, pourtant je suis aujourd’hui capable de passer une heure à observer des oiseaux dans un arbre. Cela me tranquillise et me relie à un tout plus vaste. Je retrouve aussi ce rapport à ce qui nous dépasse dans les grands récits de l’humanité, comme L’Odyssée. J’aime y voir la puissance de l’imagination humaine. Face à ce que nous ne connaissons pas, nous comblons les vides par des récits et des fantasmes extrêmement puissants. Les sirènes, ces êtres qui vivent dans l’océan et pourraient communiquer avec nous, ne sont finalement pas si éloignées des cétacés. De la même manière, les marins du Moyen Âge imaginaient des monstres à partir d’un dos de baleine entraperçu entre deux vagues. Ces représentations nous sont parvenues grâce à la transmission culturelle. Il est précieux de conserver cette culture, infiniment plus vaste que notre temps présent, pour pouvoir s’y référer et avancer à partir d’elle.

 

V.T – Travailler sur l’océan et le climat me guide vers un rapport au temps différent. Cela nous ramène à Héraclite : toujours le même océan, chaque jour différent. Cela vaut pour chacun d’entre nous, mais aussi pour le Système Terre. Nous ne revivrons plus le climat du passé, bien que nous restions sur la même Terre.

 

C.D – Dans ce rapport au temps, ce qui me frappe, c’est qu’à l’échelle d’une vie humaine si brève, nous assistions à des bouleversements si rapides. C’est peut-être cela qui est extrêmement perturbant. Nos récits familiaux et historiques s’inscrivent sur le temps long : les grands-parents, les aïeux, les trisaïeuls, les générations, les premiers humains, l’apparition de la vie sur notre planète. Tout à coup, dans la brièveté d’une vie humaine, nous percevons des changements de nos conditions d’existence sur Terre. J’aime le terme grec métanoïa, qui désigne un changement profond de regard et de pensée, capable ensuite de transformer notre manière d’agir. Alors, pouvons-nous envisager cette métamorphose ? Pouvons-nous remettre H₂O au cœur de nos priorités vitales ?

1 « les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux » (GN 1,2).

2 Camille BRUNEL, Éloge de la baleine, Rivages, 2022.

3 Tom MUSTILL, Comment parler baleine, Albin Michel, 2023.

4 Mélodie MOUREY, La Zone Indigo, 2026.

5 Herman MEVILLE, Moby-Dick, Richard Bentley, 1851.

6 Englouti, réalisé par Brian DUFFIELD, 2026.

7 HERGÉ, Le Trésor de Rackham le Rouge, Casterman, 1945.

8 Élisée RECLUS, Histoire d’un ruisseau, Actes Sud, 1869.

9 Léonard DE VINCI, Codex Arundel et Codex Atlanticus, fin du XVe et début du XVIe siècle.

10 George SAND, Ce que dit le ruisseau, Revue des Deux Mondes, 1863.

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