De l’Orient à l’Occident, la musique au service du dialogue

La musique peut-elle nous apprendre à dialoguer ? En résidence artistique au Collège des Bernardins, le pianiste et compositeur André Manoukian imagine une saison musicale où se rencontrent l’Orient et l’Occident, le classique, le contemporain, la musique sacrée et les musiques du monde. Avec Laurent Landete, directeur général des Bernardins, il évoque l’improvisation, l’art de la disputatio et le pouvoir de la musique de relier les êtres. Une invitation à l'écoute pour construire la paix.

Publié le
26/10/26
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Aux Bernardins, l’art de la rencontre

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André Manoukian, qu’avez-vous trouvé aux Bernardins qui vous a donné envie d’y construire cette saison musicale ?

André Manoukian — J’ai une petite manie : dès que je suis dans un endroit, je l’éprouve d’une manière sonore. Que ce soit dans les couloirs du métro ou lorsque je visite un lieu, un appartement, une maison. Lorsque vous entrez au Collège des Bernardins et que vous voyez cet alignement de colonnes, vous vous dites : « Ici, ça doit sonner terrible. » Cela fait partie de l’expérience du musicien que d’éprouver une architecture de manière sonore. D’un point de vue architectural, on est aux Bernardins dans un véritable lieu de musique.

Ce qui m’a étonné ensuite, c’est tout ce que je ne connaissais pas. Je connaissais l’endroit comme un lieu de concert, mais je ne savais pas qu’il y avait une activité intellectuelle qui perdurait. J’ai eu l’impression de me retrouver tout d’un coup dans Le Nom de la rose, avec des moines copistes. Lorsque je suis allé dans la sacristie pour y voir des peintures et que j’ai regardé le sol, j’étais en train de marcher sur une pierre tombale. On m’a dit qu’il y avait encore quelqu’un dessous, le moine Günther, qui vivait au XIVe siècle. Autant vous dire que ce lieu est habité. C’est tout ce que j’aime : un endroit à la fois de recueillement, de spiritualité et surtout d’étude, autour des Écritures et des grandes interrogations de l’homme. Et cela rejoint ma démarche de musicien : la musique, c’est aussi une forme de spiritualité et de recherche.

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André Manoukian souriant, assis au piano devant la rosace projetée
André Manoukian au Collège des Bernardins.

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Nous vivons dans une époque où la rencontre des cultures est devenue essentielle et où la création musicale est de plus en plus hybride : elle naît de la rencontre de styles différents. C’est Marie-Sophie Callot de Lardemelle qui m’a invité à venir aux Bernardins et qui a construit la saison avec moi, et lorsque j’ai ensuite rencontré Laurent, il m’a proposé d’y vivre une résidence artistique. Il m’a dit : « C’est exactement ce sur quoi travaillent les Bernardins : la rencontre de l’autre et la disputatio. »

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Laurent Landete — En effet, la disputatio nous vient des universités médiévales telles que les Bernardins : c’est l’art de débattre, l’art d’échanger. C’est faire dialoguer deux personnes qui ont des points de vue différents sur un sujet, non pas pour effacer leurs désaccords, mais pour qu’elles puissent se rencontrer, faire émerger une pensée et avancer sur un nouveau chemin. C’est cela que nous avons la chance de vivre aux Bernardins au quotidien, et c’est une véritable source d’émerveillement. À travers les conférences, les débats, les cours ou les artistes en résidence, tout ce qui se vit ici se construit autour de cet échange de points de vue.

C’est une richesse inimaginable dans la société dans laquelle nous vivons, où finalement tout se résout souvent par des combats. Ici, on apprend à débattre pour ne pas se battre. Notre vocation n’est pas de chercher le débat lui-même, mais de mettre ensemble des gens qui pensent différemment pour qu’à la fin, ils puissent se dire : « J’ai bougé », et que le public puisse lui aussi sentir qu’une pensée a cheminé.

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Ici, on apprend à débattre pour ne pas se battre.

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André Manoukian — Ce dont vient de parler Laurent, c’est pour moi une véritable pratique musicale : celle de deux musiciens qui se rencontrent et improvisent ensemble. Dans la musique, comme dans l’art de la rhétorique, on doit d’abord être à l’écoute de l’autre. Si on l’écoute vraiment, ce qu’il dit va éveiller en nous une pensée qu’on n’aurait jamais eue sans lui. On réagit, cela provoque à son tour une réaction chez l’autre, et une troisième idée finit par émerger de cette confrontation, au sens intelligent du terme. Au fond, c’est un acte de création pure.

Cette disputatio, les musiciens de jazz la pratiquent tous les jours. On ne peut pas improviser sans être à l’écoute de ce qui se passe et y réagir immédiatement. Le batteur joue une rythmique, vous la reprenez, puis il répond. C’est au cœur de la musique improvisée, que ce soit dans le jazz, les musiques indiennes ou les musiques d’Orient. Le mot « improvisation » est d’ailleurs souvent employé de manière péjorative, notamment dans le monde du travail : « Là, il improvise », sous-entendu « Il n’a pas travaillé ». Alors que c’est tout le contraire. Le travail en amont est énorme. Vous devez connaître vos douze gammes dans toutes les positions, vos accords dans tous leurs renversements, toutes les cadences.

Aujourd’hui, la création se nourrit essentiellement de rencontres, dans l’esprit de ce que Laurent évoquait. Musicalement, nous sommes dans une époque où l’on a épuisé ce qu’on pourrait appeler les genres « purs ». Je n’aime pas ce mot de pureté parce qu’il est aujourd’hui synonyme de beaucoup d’exclusion. Mais on peut dire qu’on est arrivé au bout du jazz, au bout de la musique classique, et que l’on se questionne. La réponse vient de la confrontation entre des styles différents. C’est très réjouissant, parce que les musiciens sont prêts à cela. Les musiciens classiques, notamment, ont envie de sortir de ce qu’on pourrait appeler, d’une certaine manière, le ghetto du classique. Ils redécouvrent l’improvisation, qui était une pratique éminemment classique : parmi les plus grands improvisateurs, il y avait Jean-Sébastien Bach, Mozart ou Beethoven.

Rien n’est plus fort que de confronter des univers. Je vais citer un exemple qui est, pour moi, le symbole de la programmation de cette saison musicale : le chanteur soufi Walid Ben Selim chante des textes de grands poètes soufis et arabes, de Rûmî à Mahmoud Darwich, et improvise avec la harpiste classique Marie-Marguerite Cano. Tous les deux restent fidèles à leur musique d’origine, mais leur rencontre produit quelque chose de profondément émouvant.

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Laurent Landete — Je voudrais revenir sur ton arrivée ici. Ce qui m’a impressionné dès notre premier contact, c’est que tu as été saisi. En tout cas, c’est ainsi que je l’ai perçu. Beaucoup de gens viennent ici, parfois simplement de passage, et ils sont tous les bienvenus. Mais ce qui me touche le plus, ce sont ceux qui sont saisis.

Dans ce saisissement se retrouvent l’intelligence du cœur et du corps : c’est la personne entière qui s’implique. J’aime dire qu’il faut éveiller des cœurs brûlants. Nous sommes dans une société où nous prenons beaucoup de distance. Mais où nos cœurs brûlent-ils encore ? Sommes-nous encore capables de sentir, de nous enflammer ? Un cœur brûlant, c’est un cœur capable d’aimer l’autre, de se donner et de se passionner pour ce qui l’entoure. Il y a aussi une part d’émerveillement, d’enthousiasme, et cette idée de pouvoir repartir par un autre chemin. C’est ce que nous cherchons ici : quel que soit le chemin emprunté, que quelque chose en nous soit changé. Il faut pour cela que se rencontrent notre intelligence, notre cœur et notre sensibilité humaine, dans cette magnifique humanité que nous avons besoin de célébrer aujourd’hui.

Lors de notre premier échange, j’ai senti ce saisissement. Je me suis dit qu’une belle aventure pouvait commencer.

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Orient et Occident : la musique au service de la paix

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Pourquoi avoir inscrit le dialogue entre l’Orient et l’Occident au cœur de cette saison musicale ?

André Manoukian — L’Orient, c’est un sujet qui me tient à cœur. Ma rencontre avec l’Orient s’est faite par mes origines, mais des origines qui m’ont longtemps insupporté. Tout le côté oriental du « trop » : trop de sucre, trop d’amour, trop d’emphase. Puis j’ai rencontré cette musique il y a une quinzaine d’années, à un moment où je me questionnais sur la direction musicale à prendre. On m’a demandé de faire la musique d’un documentaire sur l’Arménie et j’ai découvert une musique que je ne connaissais pas. Pour moi, la musique arménienne est la musique orientale la plus occidentale, ou la musique occidentale la plus orientale. On peut y entendre du Debussy, du Schubert, et en même temps cette saveur d’Orient. La musique en Orient, c’est aussi la transe : on joue des maqâms, des modes, pendant des heures, dans la répétition. On retrouve cela dans la musique arménienne, mais aussi des mélodies très construites. Tout d’un coup, j’ai ajouté les modes orientaux à mes modes de jazz et je me suis retrouvé comme un peintre à qui l’on offre des couleurs qu’il n’avait pas sur sa palette.

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André Manoukian jouant du piano devant la rosace projetée
André Manoukian au Collège des Bernardins.

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Cette rencontre avec l’Orient musical m’a aussi amené à une autre constatation : notre musique classique occidentale est née en partie de la musique d’Orient. C’est un sujet qui me passionne. C’est aussi une manière de rassembler : chaque fois que vous allez aux origines, vous découvrez une matrice commune, comme c’est le cas pour les trois religions du Livre. J’ai toujours aimé tirer ce fil. Quand j’étais petit, je demandais toujours : « Mais qu’est-ce qu’il y avait avant ? »

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En quoi cette saison musicale rejoint-elle la vocation des Bernardins à construire la paix ?

Laurent Landete — La vocation du Collège des Bernardins est de dialoguer avec tout le monde, et non pas dans un simple dialogue de convenance que l’on pourrait vivre partout. Cette manière d’échanger se fait avec un éclairage particulier, que je comparerais à une lumière de bougie : une lumière douce, qui ne s’impose pas, respecte la liberté de chacun et donne aux échanges une chaleur particulière. Ce que nous voulons montrer au monde aujourd’hui, pour notre part, c’est cette possibilité de dialoguer pour construire la paix. Comment ne pas chercher toujours davantage cette relation dans un temps où les affrontements deviennent de plus en plus violents et où le rejet de l’autre reprend sa place ? Les échanges que nous essayons de mettre en œuvre ici, entre Orient et Occident, entre les différentes traditions chrétiennes mais aussi avec les autres confessions, cherchent à retrouver un chemin et à construire la paix. Je pense qu’il y a une dimension fortement politique à travers tout cela : déjà, simplement, le fait de dire qu’il est important de se parler, de se regarder.

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Ce que nous voulons montrer au monde aujourd’hui, c’est cette possibilité de dialoguer pour construire la paix.

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La musique, par essence, est une recherche d’harmonie, une recherche de rencontres entre les notes. On dit que la musique adoucit les mœurs ; je pense qu’on peut aussi dire qu’elle nous permet de rechercher la paix à travers ce qu’elle propose par essence. J’imagine ce temps que nous allons vivre ici comme un renouveau du dialogue interreligieux et interpersonnel, et un renouveau de la sensibilité humaine à travers cette musique qui nous transporte dans un autre état.

Ici, nous aimons dire que la raison est importante parce qu’il faut chercher l’objectivité des choses, mais aussi que la sensibilité humaine ouvre à cette raison de nouveaux chemins à parcourir dans la recherche de la vérité et dans la compréhension de l’homme : comprendre les ressorts de sa violence, mais aussi sa capacité d’aimer. Je place une très grande espérance dans cette saison que nous allons vivre ensemble. Je crois, bien modestement mais véritablement, que cela touche à un enjeu de civilisation. Nous sommes à un tournant : soit une société se replie sur elle-même, soit on saisit les petites brèches que l’on a repérées pour s’y engouffrer et proposer à l’homme d’aujourd’hui ce qui est toujours possible. Nous avons une responsabilité dans cette recherche de paix.

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Musique sacrée et spiritualité : ce qui nous relie

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La musique sacrée occupe une place importante dans cette saison. Pourquoi choisir de la faire résonner aujourd’hui, dans une société où les croyances sont si diverses ?

André Manoukian — J’ai tendance à dire que l’art sacré ne se limite pas à ce qu’on labellise comme « musique sacrée ». Au fond, tout acte musical, aussi infime soit-il, est sacré. Dans les premières sociétés, les hommes attribuaient aux éléments de la nature des forces surnaturelles. La vie dépendait de choses qui les dépassaient, qu’ils personnifiaient en leur donnant le nom de dieux. Celui qui dialoguait avec ces forces, c’était le musicien-chaman. Il y a donc toujours eu cette idée qu’avec la musique, on s’adressait au monde spirituel.

Pourquoi frissonne-t-on ? Pourquoi une petite mélodie peut-elle nous donner envie de pleurer ? Quel est ce mystère de la musique ? C’est la question que je me suis toujours posée. Quand vous jouez devant une foule, cette foule peut tout à coup vibrer à l’unisson. Vous n’êtes plus devant mille individus, mais devant un ensemble qui réagit au même moment. Dans la pratique de la musique, même complètement profane, on retrouve cet aspect religieux, au sens étymologique de ce qui relie les êtres entre eux.

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André Manoukian au piano, son reflet dans le couvercle de l’instrument
André Manoukian au Collège des Bernardins.

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Cette puissance pose évidemment une question. Jankélévitch se demandait si la musique n’était pas un art frauduleux, qui use du charme pour envoûter les gens. Le musicien peut être un manipulateur. Mais les Grecs distinguaient aussi des formes de musique capables d’élever la conscience. Il s’agit alors de l’élargir jusqu’à ressentir dans sa chair que nous ne faisons qu’un avec le vivant, que nous faisons tous partie de la même substance, comme dirait Spinoza. Si je comprends que l’autre est une extension de moi-même, alors je vais forcément mieux l’aimer. Je n’ai même plus besoin de me dire : « Aime ton prochain » : mon prochain est aussi une part de moi.

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Si je comprends que l’autre est une extension de moi-même, alors je vais forcément mieux l’aimer.

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Voilà les questions vertigineuses qu’on peut se poser quand on est musicien. La note résonne d’abord dans la caisse de l’instrument, puis chez ceux qui l’écoutent. Et cette écoute revient au musicien : je la ressens quand je joue et elle influence à son tour ma manière de jouer. L’auditeur n’est jamais complètement passif.

C’est ce que Laurent appelle la sensibilité qui permet de mener la raison quelque part. On dit souvent que la raison doit maîtriser notre sensibilité, et que le démagogue est celui qui manipule nos émotions. D’une certaine manière, le musicien pourrait être considéré ainsi. Mais l’idée n’est pas de manipuler : c’est de se servir de l’émotion pour aller plus loin.

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Comment cette dimension spirituelle de la saison peut-elle rassembler au-delà des croyances de chacun ?

Laurent Landete — L’important est d’être dans une posture qui accueille l’autre dans ce qui n’est pas notre propre manière de penser. Je crois que ce qui peut nous protéger, c’est que nous regardions ensemble dans la même direction, et vers le haut.

Je suis persuadé que nous sommes capables, ensemble, d’atteindre quelque chose que nous ne pourrions pas atteindre seuls. Nous avons besoin des autres, de leur sensibilité et de leurs origines différentes. On a trop pensé que c’étaient des banalités que de le dire. Lorsque Benoît XVI est venu ici, il a parlé de ce Quaerere Deum, cette recherche de Dieu qui animait les moines. Dans un monde où tout semblait s’effondrer, ils ne cherchaient pas d’abord à préserver une culture : ils cherchaient ce qui demeure, ce qui a une valeur définitive derrière tout ce qui passe. Et cette recherche les conduisait à étudier, à lire, à travailler, mais aussi à chanter et à jouer de la musique. C’est cela qui me touche : chercher Dieu, c’était aussi chercher ce qu’il y a de plus essentiel dans l’homme, et la musique occupe une place importante dans cette quête.

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Du chant soufi au baroque : les temps forts de la saison

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Quels seront les temps forts de cette saison et les artistes à venir découvrir ?

André Manoukian — Chaque proposition fera dialoguer des styles très différents, avec des artistes de cultures musicales diverses. Ablaye Cissoko fera ainsi se rencontrer la kora sénégalaise et l’accordéon de Cyrille Brotto. Il y aura Walid Ben Selim, le rappeur marocain qui chante la poésie soufie avec la harpiste classique Marie-Marguerite Cano. Je vous jure que c’est une expérience incroyable. Il chante en arabe, mais il nous explique d’abord les textes. On découvre une tradition qui chante l’ivresse, l’amour, la beauté du monde. C’est aussi une manière de faire revenir dans notre imaginaire une autre image de l’Orient, à rebours de celle que les événements récents et catastrophiques peuvent nous en donner.

Ce qui m’intéresse, c’est de faire dialoguer les musiciens classiques avec les musiques traditionnelles et les musiques du monde. Keyvan Chemirani proposera ainsi Sarabande soufie, autour de la musique traditionnelle iranienne, avec des musiciens classiques de renom : le luthiste Thomas Dunford et la claveciniste Violaine Cochard. La chanteuse d’opéra Eva Zaïcik explorera, elle, un répertoire arménien. À Paris, l’offre musicale est déjà immense : le Collège des Bernardins proposera quelque chose de singulier, et permettra aux musiciens classiques de renouer avec d’autres traditions.

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André Manoukian et une femme posant devant un piano à queue
Marie-Sophie Callot de Lardemelle et André Manoukian au Collège des Bernardins.

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Je vais également avoir des dialogues avec Geoffroy Drouin, musicologue que j’ai rencontré ici. La première fois, nous devions simplement nous saluer. Une heure plus tard, nous étions encore dans l’entrée, debout, chacun avec son sac, à parler musique. C’est cela, la magie des Bernardins. Nous animerons ensemble des disputatios musicales à travers cinq conférences sur les origines orientales de la musique occidentale, le chant comme expression du divin, ou encore sur le pouvoir magique du son : des questions musicales qui résonnent aussi dans nos sociétés.

Nous tenions à faire dialoguer des artistes confirmés et de jeunes artistes. Nous accueillerons par exemple le jeune ensemble Six Voix dans la nuit, dirigé par Lucile de Trémiolles, en résidence de création. L’idée n’est pas seulement de présenter des concerts, mais aussi de chercher, de créer.

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Chanter est un acte profondément spirituel.

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Et puis il y a la voix, qui traverse toute cette programmation. Rosemary Standley, la chanteuse du groupe Moriarty, est incroyable. La première fois que je l’ai entendue, je pensais que c’était une contemporaine de Billie Holiday que j’avais ratée, une chanteuse des années 1930. Elle va mettre cette voix si singulière au service du répertoire baroque, dans une rencontre que je trouve assez fascinante.

Je parlais tout à l’heure de la spiritualité de la musique : il y a un instrument qui est au-delà de tous les autres, c’est la voix. Dans l’histoire des instruments, on a toujours cherché à rivaliser avec son pouvoir émotionnel et on n’y est jamais vraiment arrivé. Chanter est un acte profondément spirituel. Qu’on croie ou qu’on ne croie pas, ce n’est pas grave : par la musique, on accède à ce monde de mystère, à ce monde spirituel qui nous manque aujourd’hui d’une manière cruelle. Et j’ai envie de partager ton optimisme, mon cher Laurent : les foules ont besoin de se rassembler et de chanter ensemble.

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