Spinoza et la joie : une philosophie pour mieux vivre

Plongez dans la philosophie de la joie de Spinoza. Libérez-vous des émotions négatives et décuplez votre élan vital et vos capacités d'agir.

Publié le
19/1/26
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À une époque où beaucoup sont en quête de sens, cherchent à comprendre ce qu’ils ressentent ou à surmonter l’anxiété ambiante, on redécouvre Spinoza et son éthique de la joie. Ce penseur du XVIIᵉ siècle ne ressemble pourtant pas aux auteurs de développement personnel : il ne donne pas de conseils « clés en main ». Toutefois, ce philosophe hollandais nous propose quelque chose de rare.

Pas de recettes miracles ni de mantras à répéter, mais une méthode rigoureuse pour décrypter nos émotions et éclairer notre vie intérieure. C’est sans doute pour cela qu’il attire aujourd’hui : il nous apprend à penser ce que nous vivons et à cultiver la joie qui nous aide à redonner de l’intensité à notre vie.

Pour comprendre ce qu’il peut encore nous apporter, trois questions guideront notre parcours : quelle signification Spinoza donne-t-il au mot « joie » ? Comment nous aide-t-il à nous dégager des émotions négatives? Et, enfin, quel enseignement peut-on en retenir pour vivre mieux ?

Nous verrons d’abord ce que représente la joie dans sa philosophie, puis la manière dont il analyse les émotions négatives. Enfin, nous découvrirons le chemin qu’il trace vers la joie, vers une existence plus libre et plus sereine, et examinerons ce que cela implique dans notre quotidien.

Anonyme, Baruch Spinoza

La joie selon Spinoza : le cœur de son éthique

Qu’est-ce qu’un affect chez Spinoza ?

Pour Baruch Spinoza, les émotions, qu’il nomme « affects », ne sont ni des faiblesses, ni des fautes, ni des états dont il faudrait se cacher. Elles montrent simplement comment notre force vitale varie d’un moment à l’autre. Quand nous éprouvons de la joie, notre puissance augmente : nous nous sentons plus vivants. Cet affect décuple nos capacités de pensée, d’action, de compréhension. La tristesse provoque un état inverse : elle rétrécit notre horizon intérieur et nous affaiblit.

Cette conception, débarrassée du poids de la morale, nous incite à considérer nos émotions avec plus de justesse et de bienveillance. Être triste n’est pas une faute. Se mettre en colère n’est pas un échec. Ce sont des réactions qui ont toujours une cause. Et, c’est parce qu’elles ont une cause que nous pouvons parvenir à les comprendre et à les maîtriser ou transformer. Spinoza renverse ainsi notre rapport à nous-mêmes : au lieu de nous juger, il nous propose de mieux voir ce qui se passe en nous, avec plus de lucidité et moins de culpabilité.

Le conatus : une énergie qui fait grandir

Parmi les autres concepts essentiels chez Spinoza, développés notamment dans son Éthique, on trouve le conatus. Il s’agit d’une force intérieure qui se trouve en « chaque chose » et qui incite celui qui en est doté à « persévérer dans son être ». C’est quelque chose de simple, presque instinctif. On peut en prendre conscience à de multiples occasions du quotidien : la satisfaction après avoir compris une notion difficile, l’élan que donne une idée nouvelle, ou encore le calme qui nous envahit quand on parvient enfin à se maîtriser et à surmonter sa colère ou sa déception.

Ces instants ne se révèlent pas seulement des moments agréables : ils montrent que nous gagnons en maturité et en cohérence. Quand cette énergie s’intensifie, la joie apparaît. Or, selon Spinoza, cette émotion nous signale que nous empruntons la voie du bien, celle qui nous fait grandir. En effet, pour le philosophe, la morale ne peut s’opposer à l’élan de vie. Le conatus nous incite à apprendre, à créer, à comprendre… autant d’activités qui motivent l’homme à se dépasser et à vivre. Le conatus est donc à l’origine d’un cercle vertueux qui nous permet de devenir plus capables.

Joie, désir, compréhension : tout se tient

Pour Spinoza, la joie et le désir sont loin d’être négatifs. Le désir n’est pas un manque qu’il faudrait combler. C’est au contraire ce qui nous constitue. Nous désirons parce que nous cherchons spontanément ce qui nous stimule, ce qui accroît notre envie de vivre. Et, lorsque nous comprenons ce qui motive nos choix, cela décuple déjà notre joie.

Comprendre une émotion, c’est en quelque sorte la transformer. C’est ce passage du flou à la clarté qui explique pourquoi certaines prises de conscience apportent un soulagement immédiat : en comprenant ce que l’on ressent, on élargit sa capacité d’agir, et quelque chose en nous se met à circuler plus librement.

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Spinoza face aux émotions qui nous tirent vers le bas : comment se libérer de la peur, de la colère et de la haine ?

Que sont les “passions tristes” ?

Pour Spinoza, les passions tristes sont toutes ces émotions qui nous affaiblissent : la peur, la jalousie, la rancune, la honte, la culpabilité… Ce sont des états qui surgissent en nous sans qu’on comprenne vraiment pourquoi. Aujourd’hui, les réseaux sociaux les amplifient souvent : on se compare aux autres et on devient jaloux, on se met la pression pour montrer une vie parfaite et on finit par avoir honte de la sienne, les opinions qui circulent à toute vitesse attisent la colère. Peu à peu, on sent qu’on perd prise, qu’on dépend trop du regard des autres.

Pourquoi ces émotions nous enferment-elles ?

Elles nous enferment parce qu’elles nous donnent l’impression d’être libres alors qu’en réalité, nous réagissons presque automatiquement à des influences que nous ne voyons pas. Spinoza insiste là-dessus : on se croit maître de soi parce qu’on ignore ce qui nous pousse à agir. On pense choisir, mais on répond simplement à des causes extérieures que l’on n’a pas encore éclaircies.

Pour s’en libérer, il faut changer de manière d’être : ne plus seulement subir ce qu’on ressent, mais essayer de comprendre d’où ça vient. C’est un chemin qui se fait pas à pas, mais chaque petite prise de conscience redonne déjà un peu de force et d’autonomie.

Sortir des émotions qui nous abîment : une démarche simple et rationnelle

Spinoza propose une méthode étonnamment actuelle. Elle consiste à :

  • repérer l’émotion qui nous traverse
  • chercher concrètement d’où elle vient
  • mettre au clair ce qui se passe en nous
  • et nommer précisément ce que l’on ressent.

Rien qu’en faisant cela, l’émotion change déjà : une colère que l’on reconnaît perd de son intensité, une peur que l’on comprend nous affecte moins. La raison n’étouffe pas nos sentiments ; elle leur donne du sens, ce qui les rend moins lourds à porter. Spinoza rejoint ainsi une idée présente dans beaucoup d’approches thérapeutiques modernes : comprendre ce qu’on vit, c’est gagner en liberté.

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La joie qui vient de soi : une voie vers une vie plus libre

Spinoza distingue deux manières d’éprouver la joie.

Joie passive vs joie active

Il y a d’abord la joie « passive », celle qui dépend des circonstances : un coup de chance, une rencontre agréable, une situation qui nous fait du bien. Elle compte, bien sûr, mais elle reste fragile, parce qu’elle dépend de ce qui nous échappe.

La seconde, la joie « active », naît de ce que nous comprenons et décidons par nous-mêmes. Elle apparaît quand on résout un problème, quand on fait la lumière sur une tension, quand on agit en accord avec ce que l’on pense. Cette joie-là ne se dissipe pas quand la situation extérieure change, car elle repose sur notre propre force intérieure. C’est pour cela qu’elle devient l’une des formes les plus solides de liberté.

Comment devenir acteur de sa vie ? Le rôle de la raison

Devenir vraiment actif, c’est apprendre à regarder ce qui se passe en nous. La raison, dans ce sens, n’est pas quelque chose de froid ou de séparé de la vie. C’est au contraire une aide précieuse : elle relie, éclaire et permet de comprendre. Quand on identifie ce qui se cache derrière une colère, elle change aussitôt de nature. Quand on prend le temps d’explorer une peur, elle perd une partie de son emprise.
Pour Spinoza, la lucidité n’a rien de théorique : elle augmente concrètement notre capacité à agir. C’est pour cela qu’il insiste sur les « idées adéquates » : elles élargissent notre regard, nous sortent de nos réactions instinctives et nous ouvrent un espace de liberté.

L’amour intellectuel de Dieu : un sommet de joie ?

Chez Spinoza, « Dieu » ne renvoie pas à une figure religieuse, mais à la nature entière, au monde tel qu’il est. L’« amour intellectuel de Dieu » n’a donc rien de mystique. C’est la joie profonde, la béatitude, qui apparaît lorsqu’on comprend les lois qui structurent la réalité. C’est un accord intérieur avec le monde, un émerveillement clair et apaisé, proche de ce qu’on ressent devant une démonstration élégante, une découverte scientifique, ou encore une idée qui, d’un coup, éclaire notre existence.

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Spinoza comme guide contemporain : comment appliquer sa philosophie au quotidien ?

Mieux comprendre ce qu’on ressent

La première application possible est simple : nommer les émotions qui nous traversent, puis chercher ce qui les a provoquées. Qu’est-ce qui déclenche cette jalousie ? Quelle peur se cache derrière ce malaise ? Quelle frustration derrière cette colère ? Pourquoi cette conversation m’a-t-elle bouleversée ? Une telle introspection, menée avec honnêteté, rend compréhensible ce qui restait confus. Et, cette compréhension donne déjà plus de maîtrise de soi, transforme la passivité en activité.

Renforcer sa capacité d’agir

Renforcer sa capacité d’action suppose d’identifier ce qui nous stimule réellement. Cela peut être :

  • des rencontres qui éveillent notre curiosité
  • un apprentissage qui élargit notre compréhension
  • des activités qui nous donnent de l’élan
  • des lieux où l’on se sent en confiance
  • ou encore certaines habitudes mentales qui nous aident à structurer notre pensée.

Apprendre, créer, échanger, réfléchir : toutes ces activités contribuent à nous faire grandir.

À l’inverse, les environnements où dominent la comparaison, le jugement ou la dévalorisation pèsent sur nous et produisent des passions tristes, des émotions négatives.

Pour mieux saisir cet enjeu, on peut rapprocher cela des approches psychologiques actuelles : observer ses réflexes, identifier leur cause, modifier sa façon d’y répondre. Mais Spinoza rappelle que ce travail n’a de valeur que s’il suscite plus de clarté, de joie et d’énergie positive.

Cultiver une joie durable

Pour Spinoza, une joie durable naît quand on parvient à rester lucide, sans s’inventer des scénarios ni se laisser berner par des illusions. Dans cette optique, il s’avère nécessaire d’accueillir la réalité au lieu de s’y opposer, d’accepter le réel plutôt que de le juger, et d’être un peu plus doux avec soi-même, non pas en se trouvant des excuses, mais en se regardant avec honnêteté.

Cette joie n’a rien de spectaculaire : elle est tranquille, régulière, et s’appuie sur une meilleure compréhension de soi-même. On voit ici comment sa philosophie se rapproche d’une éthique de lucidité : faire de la connaissance un chemin pour mieux vivre.

Statue de Spinoza à Amesterdam

Conclusion : Spinoza, un philosophe du bonheur pour le XXIᵉ siècle

L’enseignement central de Spinoza peut se résumer ainsi : la joie ne s’avère pas qu’une émotion éphémère ni anecdotique. Ce n’est pas un plaisir parmi d’autres. C’est un mouvement qui nous offre un accroissement de puissance, là où la tristesse n’implique que la diminution de la vie, qui n’est autre que la puissance d’agir. Or, en apprenant à mieux comprendre nos affects, il devient possible de « parvenir » à nous libérer de ce qui en nous s’oppose à cette force vitale ; et cette liberté n’est pas un idéal abstrait. En repérant ce qui nous élève ou nous affaiblit, en apprenant à transformer nos réactions grâce à une meilleure compréhension de nous-mêmes, nous pouvons accéder à un bonheur moins dépendant des aléas du quotidien.

Or, dans un monde saturé d’informations, d’incertitudes et d’attentes sociales, cette démarche a quelque chose de profondément rassurant. Elle nous rappelle que nous pouvons parvenir à reprendre la main sur notre propre vie, à nous opposer à ce qui résiste à l’élan de vie qu’est la joie.

Spinoza ne promet pas un bien-être instantané, mais une manière d’avancer avec plus de clarté. Une façon d’être plus libre, plus stable, plus joyeux.

Sa vision de la joie n’est autre qu’une invitation à vivre avec plus de force, de manière durable et lucide.

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Crédit image : Samuel Hirszenbger, Spinoza excommunié, 1907

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Quelle est la définition de la joie selon Spinoza ?

Pour Spinoza, la joie n’est pas simplement une émotion agréable. C’est le moyen de reconnaître le bien, de juger moralement une chose. C’est ce qui fonde son éthique. Car le bien nous procure de la joie, et le mal de la tristesse. Pouvant être très tranquille, presque imperceptible, la joie nous procure une augmentation de notre énergie intérieure et de nos possibilités. Cette émotion participe à l’élan de vie de l’être humain.

Comment Spinoza définit-il le bonheur ?

Spinoza ne parle pas du bonheur comme on l’entend aujourd’hui. Pour lui, c’est une forme de joie durable, qui repose sur une meilleure connaissance de soi et de ce qui nous influence. Ce n’est pas quelque chose qu’on « atteint » par influence extérieure, mais un état qui se construit petit à petit, au fur et à mesure qu’on devient plus lucide et plus maître de sa vie. Son summum est la béatitude, fondée sur l’amour intellectuel de Dieu, Dieu qui, pour lui, n’est autre que la nature même dans son absolue infinité.

Que sont les passions tristes ?

Les passions tristes sont toutes ces émotions négatives : la peur, la colère, la jalousie, la honte, le ressentiment… Elles nous rendent dépendants parce qu’elles viennent d’événements que nous subissons sans les comprendre. Rien de tel pour s’en libérer que de les reconnaître et d’en éclairer les causes. Spinoza ne demande pas de les écraser, mais d’apprendre à les transformer.

Comment appliquer Spinoza au quotidien ?

On peut s’inspirer de Spinoza en prenant le temps d’identifier ce qu’on ressent, de chercher d’où viennent nos émotions et de reconnaître ce qui nous fait grandir ou au contraire ce qui nous affaiblit. Cela peut passer par l’écriture, la discussion, la réflexion personnelle, ou simplement par de petites habitudes qui développent une forme de clarté intérieure. L’idée n’est pas d’être “parfait”, mais de mieux se comprendre.

Spinoza est-il un philosophe du développement personnel ?

Spinoza n’était ni coach ni donneur de leçons. Il ne cherche pas à dire comment vivre, mais à expliquer comment fonctionnent nos émotions et notre liberté. Pourtant, sa pensée peut vraiment aider au quotidien, car elle donne des outils pour mieux se connaître sans entrer dans une logique de performance. On pourrait dire qu’il propose une forme de développement personnel calme, fondée sur la compréhension. C’est une philosophie de la joie qui n’est pas dans le déni des problèmes, ni dans la recherche d’un bien-être égoïste. La joie de Spinoza est une joie exigeante qui requiert un constat lucide tant par le corps que par la raison de ce qui nous emprisonne.

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