
Humanités environnementales
ÉNERGIE ET GENRE DE VIE
Ce nouveau séminaire s’inscrit dans la continuité des recherches menées au sein du département Humanités environnementales du Collège des Bernardins, notamment autour de l’écologie intégrale qui tend à montrer que tout est lié. Loin de se limiter au seul enjeu technique, la question environnementale est surtout un enjeu social, qui invite à transformer nos représentations de la Terre et notre manière de nous y inscrire. Dans la perspective de contribuer à l’élaboration d’une société post-croissante, attentive au respect des limites planétaires tout en garantissant la satisfaction des besoins essentiels, l’équipe de recherche oriente ses nouveaux travaux dans le champ de l’énergie et du genre de vie.
Le contexte de crises écologiques exige de repenser nos modes de vie et notre consommation d’énergie à l'aune de la sobriété. La question de l’énergie dépasse la seule dimension matérielle : elle renvoie à des dynamiques sociales, culturelles et politiques qui façonnent nos besoins, nos usages et nos priorités. Penser l’énergie, c’est interroger la manière dont nos sociétés organisent, légitiment et orientent ses flux, et comment ces choix influencent le lien social. D’un point de vue de la théologie enfin, la pensée chrétienne a énormément à apporter à cette réflexion, l’encyclique Laudato si’ du pape François (2015) liant explicitement écologie, justice sociale et modes de vie, enjeux encore peu intégrés dans la réflexion énergétique.
Les grandes problématiques soulevées :
- Gouvernance et relocalisation de l’énergie : comment relocaliser la production et la consommation d’énergie pour renforcer des territoires autonomes et résilients, tout en soutenant un genre de vie compatible avec la sobriété et la durabilité ?
- Énergie et justice sociale : comment penser et gouverner l’énergie comme un bien commun garantissant équité, soutenabilité et accès pour tous, et comment articuler cette approche avec la doctrine sociale de l’Église, afin de promouvoir un genre de vie respectueux de l’environnement et des autres ?
- Énergie et transformation culturelle : en quoi la transition énergétique est-elle une transformation spirituelle, éthique et culturelle de nos genres de vie, et comment l’abondance énergétique transforme-t-elle notre manière de faire société ?
Les quatre axes de la recherche :
- Un séminaire fondamental
Le concept de genre de vie constitue ici un outil stratégique et opératoire. Hérité de la tradition géographique inaugurée par Paul Vidal de La Blache et retravaillé par Marc Bloch, il permet de dépasser les oppositions classiques entre nature et société, structure et subjectivité, production et consommation. Un genre de vie désigne un ensemble d’habitudes organisées e trépétées, inscrites dans un territoire, qui nouent des attachements durables entre humains et non-humains. Ni simple catégorie descriptive ni équivalent d’une classe sociale, il renvoie plutôt à des formes collectives en gestation, à des solidarités et à des puissances d’agir qui se cristallisent à travers des pratiques matérielles, techniques et symboliques. En ce sens, travailler l’énergie à partir des genres de vie permet de la réinscrire dans des milieux concrets, de penser une écologie sensible et d’interroger les conditions de formation de nouvelles alliances écologiques capables de faire monde autrement.
- Les Bernardins de l’énergie
En parallèle du séminaire fondamental, l’équipe de recherche organise une réflexion collective sur le sujet « énergie & bien commun »qui met autour de la table des univers qui ne dialoguent pas ou peu. Des entreprises aux associations militantes, en passant par des universitaires ou encore des théologiens, ils seront conviés afin de participer à une démarche de dialogue dont la finalité sera la publication d’une série de propositions. Loin des impératifs court-termistes du monde économique, ces réflexions ont pour objectif de penser le temps long pour éclairer les grands enjeux de notre temps. En s’inscrivant dans la tradition de disputatio qu’incarnent les Bernardins, le but est de faire dialoguer les contributeurs de manière contradictoire mais respectueuse de l’autre.
- Les visites de terrain
S’inscrivant dans la traditiondes ateliers “où atterrir ?” du philosophe, Bruno Latour, les fondamentaux des visites reposent sur la rencontre d’acteurs locaux (agriculteurs, techniciensde l’environnement, administrateurs communaux ou départementaux, universitaires, militants, préfets ou évêques etc.), qui permettent autant d’approches de ces lieux par des « yeux » différents. Ces rencontres aident à saisir des réalités et des nuances utiles. On se met alors en capacité de ressentir les «souffrances » des lieux et habitants, et de les re-situer dans des rapports d’héritage, de transmission, de justice, etc., qui, sinon, resteraient oblitérés dans une réflexion coupée du terrain. Plus que jamais il nous faut ainsi réconcilier nature et culture.
- Le laboratoire de l’architecture durable
Depuis 2024, le département Humanités environnementales collabore avec le Club EVA, laboratoire de réflexion sur la maîtrise d’ouvrage de demain pour explorer les enjeux d’une gestion du bâti adaptée aux contraintes écologiques et sociales du XXIᵉ siècle. Comment durer dans l’incertitude écologiste et sociale ? Face à la complexité et à l’urgence, l’objectif est de tendre vers des décisions plus équitables, en intégrant pleinement l’éthique de la responsabilité définie par Hans Jonas : agir aujourd’hui pour que demain reste habitable. Une révolution copernicienne s’opère, dans un monde où la gouvernance des projets a longtemps été pensée selon des logiques financières, déconnectées des cycles naturels et des besoins humains.
Un cycle de débats organisé parle Club EVA mobilise chaque mois un chercheur et un professionnel pour explorer des thématiques variées : représentations des milieux et territoires habités, préservation du vivant, impacts de l’intelligence artificielle sur l’aménagement, gouvernance écologique aléas et risques naturels etc. Les riches échanges alimentent la séance suivante, permettant d’expérimenter des alternatives au modèle économique linéaire et d’identifier des modèles plus responsables.
ORIGINALITÉ ET VALEUR AJOUTÉE
- En marge du monde universitaire et de ses contraintes administratives et politiques, le département de recherche est en mesure de viser une excellence scientifique en jouissant d’une énorme liberté dans le choix des objets à investiguer, des disciplines à y investir (incluant la théologie et les aspects spirituels des mutations écologiques), et des expériences de recherche à inventer (visites de terrain, travail avec des artistes et des praticiens,etc.). La modalité de la recherche, ancrée dans le dialogue, a élaboré ses propres outils d’interdisciplinarité dont l’efficacité a déjà été mesurée et saluée.
- Alors que l’immense majorité des études en écologie et des préconisations s’attachent à un modèle spatial (des espaces à défendre contre l’agression climatique), le projet de recherche affronte la question de la transformation et de sa durée, ainsi que des moyens de susciter l’adhésion persévérante des acteurs.
- Veronica Calvo Valenzuela, titulaire de la chaire, Habiter au prisme des limites planétaires, Institut d'études avancées (IEA), Nantes
- Jean-Michel Frodon, professeur associé à Sciences Po, journaliste, critique de cinéma
- Jérôme Gaillardet, professeur, Institut de Physique du Globe (Paris), coordinateur national duréseau de drainage des bassins, chargé de mission à l’Institut des Sciences de l’Univers, membre senior de l’Institut Universitaire de France
- Martin Guinard,curateur, LUMA Arles
- Frédéric Louzeau,docteur en théologie
- Gabriel Malek, chercheur associé au Collège des Bernardins
- Philippe Pignarre, essayiste et directeur de la collection, Les Empêcheurs de tourner en rond, Éditions de La Découverte
Mercredi 8 octobre 2025
Retours sur la Visite de Terrain
Cette séance a été consacrée au retour d’expérience et de réflexion sur la visite de terrain de septembre 2025 dans le Jura, sur le thème, “le Jura et la Filière du Conté”. Les visites de terrain constituent une pièce importante de ce dispositif de recherche. Source de créativité et de vérification de nos intuitions et outils d’analyse, elles présentent toutefois des défis, tel celui de la monté en généralité à partir de la contingence des réalités du terrain. Il a été question des opérateurs permettant cette monté en généralité, ainsi que des synthèses qui pourront en être tirées.
Interventions : Jean-Michel Frodon, Jérôme Gaillardet, Olric de Gélis, Frédéric Louzeau, Gabriel Malek, Grégory Quenet
Mercredi 12 novembre 2025
Séminaire préparatoire I
Première d’une série de trois séances préparatoires, cette séance de type“brainstorming” a articulé plusieurs points de vue : histoire environnementale, géobiochimie et théologie. On y voit poindre la question de l’articulation entre qualité de vie et plus encore, genre de vie, et transition énergétique ; plus généralement, entre énergie et justice ou bien commun (avec des prolongements possibles en direction des croyances religieuses). Au-delà de l’hétérogénéité des points de vue, l’articulation entre vie / énergie appelle le concept de métabolisation, comme on le voit dans les sciences de la terre ou dans la réflexion autour des territoires, pour dire la négociation entre genre de vie (formes d’habitabilité, usages et culture, etc.), et énergie. Cette métabolisation est d’évidence très complexe, avec des boucles de rétroaction, et ne se laisse réduire à aucun déterminisme (voire, possibilisme).
Interventions : Jérôme Gaillardet, Olric de Gélis, Martin Guinard, Grégory Quenet
Mercredi 1 0 décembre 2025
Séminaire Préparatoire II
Au cours de cette seconde séance préparatoire, trois intervenants, une anthropologue, un responsable dans l’édition et un critique de cinéma, se sont interrogés sur la façon dont l’énergie intervient dans leurs propres réflexions. Au cours des échanges apparaît l'importance de considérer les dispositifs qui médiatisent des énergies, et en créent des transformations depuis un domaine vers un autre domaine de l’existence. Ainsi, les rituels ou, à sa manière, le cinéma. L’urgence de considérer, connaître, identifier ces médiations semble plus cruciale aujourd'hui, alors que l’IA promeut avec force le mode d’existence "Double-Clic" (Bruno Latour) où les médiations sont effacées. Les terrains d'expérience où cela advient sont multiples.
Interventions : Veronica Calvo-Valenzuela, Jean-Michel Frodon, Philippe Pignarre
Mercredi 14 janvier 2026
Séminaire Préparatoire III
Cette séance a exploré le rôle de l’énergie dans les parcours individuels et les sociétés, en interrogeant les liens entre maîtrise technique, modes de vie et dynamiques collectives. Elle a invité à réfléchir aux tensions entre croissance, et impacts sociaux ou environnementaux, tout en abordant la question des dépendances énergétiques. Les débats de société autour de la question du nucléaire illustre comment les choix techniques façonnent les pratiques et imaginaires collectifs, et ouvre sur la réflexion de sociétés plus soutenables et résilientes.
Interventions : Frédéric Louzeau, Gabriel Malek
Mercredi 11 février 2026
« Genre de vie, sociétés et milieux naturels »
La séance a présenté le concept de « genre de vie », développé par Paul Vidal de La Blachepuis enrichi par Marc Bloch, comme un outil des sciences sociales pour analyser les relations entre sociétés, milieux et pratiques matérielles. Le concept permet de dépasser les oppositions classiques (social/géographique, liberté/contraintes, production/consommation) en décrivant des ensembles d’habitudes structurées d’action sur la nature. Il met en lumière l'évolution des groupes humains en fonction de leurs attachements territoriaux, techniques et écologiques. Le genre de vie apparaît ainsi comme un outil stratégique pour comprendre la constitution de collectifs sociaux et les dynamiques écologiques contemporaines.
Intervention : Grégory Quenet
Mercredi 11 mars 2026
« Contraction démocratique, écologie et politique”
Cette séance interroge la compatibilité entre le projet démocratique moderne(émancipation, autonomie, liberté) et les limites planétaires. Elle analyse les réponses actuelles, oscillant entre déni et confiance dans les solutions technologiques, ainsi que les hésitations de la pensée politique face à la bifurcation écologique. La notion de « contraction démocratique » est introduite pour tenter de décrire la réduction des possibilités d’émancipation lorsque les ressources de la Terre ne peuvent plus soutenir l’expansion des droits sociaux.
Intervention : Bruno Villalba
Mercredi 15 avril 2026
« Penser l’écologie : savoirs scientifiques et choix politiques »
Cette séance interroge les transformations contemporaines de la pensée écologique, passée d’une discipline scientifique à un champ profondément politique. Elle explore comment les limites écologiques conduisent aujourd’hui à repenser l’organisation des sociétés et des territoires, à l’aune de la décroissance. Ces perspectives invitent à réfléchir aux relations entre savoirs scientifiques, choix politiques et formes d’habitation de la Terre.
Intervention : Catherine Larrère
Mercredi 13 mai 2026
"Métallurgie et naissance du culte de Dieu”
Cette séance présente l’hypothèse selon laquelle le culte de Dieu serait né dans les milieux métallurgiques du Levant sud à la fin de l’âge du bronze. En croisant archéologie, histoire économique et analyse des textes bibliques, cette thèse relie l’émergence d’Israël à des réseaux de production et de commerce du cuivre. Elle invite ainsi à repenser les liens entre pratiques techniques, organisation sociale et formation des traditions religieuses.
Intervention : Gérard Nissim Amzallag
Mercredi 10 juin 2026
« Biorégion : repenser le territoire à l’ère de la décroissance »
Cette séance explore la notion de biorégion comme cadre de réflexion pour penser des sociétés post-croissantes adaptées aux limites écologiques. En s’appuyant sur les travaux développés au sein de Institut Momentum, elle interroge la manière dont les territoires pourraient être réorganisés selon des frontières écologiques (bassins versants, ressources, écosystèmes) plutôt que strictement administratives. La biorégion apparaît ainsi comme un horizon pour articuler décroissance, résilience locale et nouvelles formes d’organisation politique et économique.
Intervention : Agnès Sinaï
Mi-septembre – Visite de terrain
La visite de terrain de l’équipe de recherche à la mi-septembre 2026 se tiendra dans le Cotentin afin d’explorer les liens entre énergie et genre de vie. Entre héritage industriel, mutations économiques véloces et enjeux environnementaux, le Cotentin offre un observatoire privilégié des recompositions territoriales à l’œuvre, où se redéfinissent les rapports au travail, à la mer, au risque, et aux ressources locales. Cette enquête permettra de mieux comprendre comment les habitants s’approprient, contestent ou encore réinterprètent ces transformations énergétiques dans leur quotidien.
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